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À l'heure des choix
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de mai 2003
Frédéric Jacob veut que sa ferme reste de taille familiale. Pour tirer son épingle du jeu, il mise sur la qualité de sa gestion.
par André Piette, agronome, journaliste agricole (apiette@apexcommunications.org)
À attaches ou à logettes ?... Ventilation naturelle ou mécanique ?... Voilà le genre de questions qui trotte dans la tête de Frédéric Jacob, ces temps-ci. C'est qu'il projette de construire une étable neuve dans moins de cinq ans. Comptant déjà plusieurs décennies, son étable actuelle montre en effet de plus en plus ses limites : nombre de stalles insuffisant, plafond bas, ventilation limitée... Déjà, 17 des 80 têtes du troupeau doivent être envoyées en pension, faute d'espace.
Frédéric est associé à ses parents, Reynald Jacob et Denise Comeau, sur la ferme RDJ et fils inc. L'entreprise se trouve à Saint-Stanislas, en Mauricie. Son troupeau de 80 têtes compte 40 vaches en lactation. La ferme dispose d'un quota de 41 kilos de matière grasse et de 102 hectares en culture.
On le sait : la construction d'une étable amène à faire des choix qui resteront longtemps, notamment en ce qui concerne la taille du troupeau. D'ailleurs, bon nombre d'éleveurs profitent d'un chantier pour prendre de l'expansion. Les nouvelles étables de 100, 150 ou 200 vaches que l'on voit surgir ici et là en témoignent...
Frédéric confie qu'il a jonglé avec l'idée d'une expansion, lui aussi. « C'est sûr que je me suis questionné, déclare-t-il. Je me tourne d'un côté et je vois un producteur qui vend ses 45 vaches. Je me tourne de l'autre et j'aperçois un éleveur qui achète 100 kilos de matière grasse... »
L'éleveur de 30 ans a fait son choix : il a décidé de maintenir son entreprise à son échelle actuelle. « D'ici cinq ans, nous allons peut-être ajouter 10 ou 15 kilos de quota, dit-il, surtout si la nouvelle étable augmente la productivité du troupeau ou l'efficacité du travail. Je doute cependant d'arriver à en acheter 30 ou 50. Je n'ai pas envie d'adopter le modèle de la grande entreprise. »
Pourquoi ? Pour deux raisons, explique-t-il. Parce qu'il croit que l'expansion le ferait perdre sur le plan humain. Et parce que, de toutes façons, il n'en voit pas l'intérêt économique.
Tranquillité d'esprit
Frédéric avoue qu'il redoute les exigences d'une grande exploitation, notamment le stress qui vient avec. « J'aime pouvoir me coucher l'esprit tranquille, dit-il. Et je veux pouvoir partir de la ferme sans traîner mon cellulaire ou mon téléavertisseur. »
La perspective de devoir recourir à une main-d'oeuvre extérieure est un autre élément qui le préoccupe particulièrement. « La ferme fournit actuellement du travail à 1,5 personne, explique-t-il. Ma conjointe travaille à temps plein ailleurs, et mes parents me donnent un bon coup de pouce. Si l'entreprise grossissait sérieusement, je devrais avoir un employé. »
En somme, c'est en qualité de vie que le producteur craint d'y perdre le plus s'il grandit. « La qualité de vie qui importe pour moi, c'est celle dont je profite tous les jours au travail, précise-t-il. Ce n'est pas de pouvoir prendre deux semaines
de vacances. J'ai fait un choix de mode
de vie. »
Une gestion « globale »
S'il était clair que les grosses entreprises jouissent d'un net avantage économique, peut-être que Frédéric s'y intéresserait davantage. Mais à ses yeux, ce n'est pas le cas. « Les économies d'échelle ? Je n'y crois pas vraiment, affirme-t-il. C'est sûr que celui qui achète 100 tonnes de soya par année au lieu de 20 peut se négocier un meilleur prix. Mais cette économie
de 5 $ la tonne ne fera pas toute la
différence. »
Son père rappelle au passage que ce n'est pas d'hier que la ferme familiale - celle qui emploie et fait vivre une famille - fait l'objet des prédictions les plus sombres. « Je me souviens que, dès la fin des années 1970, on prédisait notre
disparition », dit-il.
Aux yeux de Frédéric, c'est bien plus la qualité de la gestion que la taille d'une entreprise qui conditionne sa rentabilité. Il insiste plus particulièrement sur ce qu'il appelle la « gestion globale ». « Je ne me passionne pas particulièrement pour les animaux ni pour les cultures, confie ce diplômé de l'I.T.A. de Saint-Hyacinthe. Tout m'allume, mais ce qui m'intéresse le plus, c'est la globalité de l'entreprise. C'est d'organiser celle-ci pour que toutes ses parties se complètent, pour qu'elle forme un tout efficace, que tous ses maillons soient solides. »
Pour illustrer simplement son point de vue, le producteur parle de l'achat récent d'un tracteur neuf. Même si celui-ci était appelé à devenir le tracteur principal de l'exploitation, le modèle acheté a un moteur de 80 forces seulement. « J'ai fait rigoler bien du monde, raconte-t-il. Pour plusieurs producteurs, un tracteur de moins de 100 forces, ça ne fait pas sérieux. »
Comme il n'y a pas de côtes à la ferme, Frédéric a estimé qu'il pouvait retrancher 20 forces sans problème. Et une revue des tâches auxquelles le tracteur devait servir lui a confirmé que cette puissance serait bien suffisante. « Ce qui comptait, c'était d'avoir un tracteur polyvalent muni d'une pelle frontale », expose-t-il.
« Quand on ensile, poursuit-il, on peut transporter trois boîtes à l'heure. Qu'est-ce que ça aurait donné d'avoir un tracteur pouvant en remplir cinq ? Le chantier ne serait pas plus rapide. Le vibroculteur, de son côté, a 16 pieds. C'est sûr qu'un vibro de 20 pieds travaillerait un peu plus vite. Mais est-ce que ça ferait une si grande
différence ? Je ne le crois pas. »
Signe révélateur, Frédéric avoue que le fait d'investir 76 000 $ dans un tracteur l'a quand même mis un peu mal à l'aise. « Même si j'y avais réfléchi à fond, déclare-t-il, cet achat m'a chatouillé ensuite durant trois semaines. Je trouvais que ça faisait bien de l'argent dans le garage... Ce n'est pourtant pas que j'aie peur d'investir : nous avions acheté 150 000 $ de quota l'année précédente, et ça ne m'avait pas dérangé du tout. »
La gestion du troupeau commence... au champ
Un autre investissement illustre la méthode de gestion de Frédéric Jacob. Il témoigne aussi du fait que ce producteur mauricien ne craint pas d'aller à contre-courant. En 1997, il a décidé d'adopter l'ensilage de maïs et d'ériger un silo-tour. Il jugeait que ce fourrage contribuerait à bâtir une ration solide et économique. Sa philosophie : « La gestion du troupeau commence dans les champs. »
« À l'époque, l'ensilage de maïs commençait tout juste à revenir dans la région, rappelle-t-il. On nous a déconseillé fortement d'investir là-dedans, car on disait que c'était trop cher. Ça s'est pourtant avéré l'une de nos meilleures décisions. »
Dans le même esprit, deux ans plus tard, Frédéric faisait ériger un deuxième silo-tour, destiné celui-là à l'ensilage d'herbe (luzerne-mil). Il avait alors posé les bases de l'alimentation de son troupeau, dont la production moyenne atteint maintenant 10 000 kilos par vache. « Cette moyenne, ce n'était pas un objectif : c'est un résultat », souligne-t-il.
Outre le maïs ensilage et le mélange luzerne-mil, la ferme RDJ et fils produit du soya, des céréales et du maïs-grain. « J'adore le soya, lance Frédéric. Il n'y a rien comme un retour de soya pour planter du maïs. J'ai une préférence pour le soya de créneau. »
Par contre, le producteur met les freins devant le maïs-grain, même s'il obtient un excellent rendement moyen (poids sec) de 7,4 tonnes par hectare (3 t/a). « Nous réduisons la superficie consacrée à cette culture, mentionne-t-il. Globalement, ce n'est pas une culture très intéressante, ici. Nous n'avons pas de silo à maïs-grain humide, les frais de récolte et de séchage sont élevés, et tout cela exige beaucoup d'énergie. »
Un objectif à long terme
Pour comprendre les prochains choix que fera Frédéric, il faudra avoir en tête son objectif à long terme. Car il en a un, à la fois simple et clair. « Je veux bâtir une entreprise qui sera transférable dans 20 ou 25 ans », énonce-t-il.
Certains diront que c'est une évidence. Le producteur croit, pour sa part, que cela reste un défi bien réel. « On sait très bien que certaines entreprises ne peuvent se transférer parce qu'elles sont trop endettées ou qu'elles nécessitent des investissements trop importants », signale-t-il.
Frédéric représente la quatrième génération de sa famille à cultiver cette terre. Il souhaite ardemment que la génération suivante puisse profiter elle aussi du terroir familial. « Les racines sont très fortes, chez nous », renchérit sa mère.
Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. Les propriétaires de la ferme RDJ et fils inc. ont érigé deux silos à la fin des années 1990. Ces investissements, qu'on leur avait déconseillés, ont comblé toutes leurs attentes. Pour sa part, l'étable sera probablement rebâtie d'ici cinq ans.
2. Le tracteur d'une puissance de 80 chevaux suffit
pour accomplir efficacement les diverses tâches
dont l'ensilage, souligne Frédéric Jacob, qui se dit
soucieux d'éviter des dépenses inutiles.
3. La ferme RDJ inc. et fils est équipée
d'un mélangeur RTM sur rail. On a
préféré mécaniser une partie de certaines tâches plutôt que d'embaucher de la main-d'oeuvre.
4. Été comme hiver, la ration fourragère des vaches repose sur l'ensilage de maïs et l'ensilage d'herbe.
5. Frédéric Jacob en compagnie de ses parents et associés, Denise Comeau et Reynald Jacob.
6. « La moyenne de 10 000 kilos est un résultat, pas un objectif », dit
Frédéric, qui maintient une régie serrée de l'étable et des champs..
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