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Les voisins urbains
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs d'octobre 2004

Quand la ville se rapproche de la campagne, les activités agricoles des gens qui y exercent leur métier s’en trouvent perturbées et compliquées.
par Marie-Josée Parent, agronome, journaliste (mariejoseeparent@videotron.ca)

Dans la technopole agroalimentaire, Saint-Hyacinthe, l’agriculture se fait gruger son territoire par des maisons, des routes et des commerces. On appelle ce phénomène l’étalement urbain. Pour les entreprises agricoles de Maryse Labbé, Patrick, Sylvain, Jean-Claude et Louise Lavallée, sur deux sites de production, cette situation veut dire une multitude de petites attentions pour assurer une bonne entente avec les nouveaux voisins. Ces dépenses ne sont pas toujours justifiées au point de vue rentabilité de l’entreprise, mais elles sont essentielles pour pouvoir continuer les activités de la ferme.

Lorsque Jean-Claude Lavallée a construit son premier poulailler en 1957, il y avait très peu de maisons dans le rang, quatre en fait. Aujourd’hui, le développement résidentiel de Saint-Hyacinthe–Le Confesseur, annexé à Saint-Hyacinthe dans la vague des fusions forcées, est en pleine expansion. La zone blanche arrête au chemin des Seigneurs Est, une route numérotée, sur laquelle l’entreprise est située. Un quartier résidentiel a même vu le jour juste de l’autre côté du chemin. Sylvain, un des fils de Jean-Claude, y a sa maison. Douze terrains supplémentaires viennent tout juste d’être mis en vente pour y construire des maisons, de l’autre côté de la route.

La municipalité a poussé l’audace jusqu’à planifier des rues sur la terre des Lavallée, là où sont situés cinq poulaillers, derrière la maison de Jean-Claude et de Louise. L’autre site de production est situé derrière la maison de Maryse et de Patrick, l’autre fils de Jean-Claude, juste un peu plus loin. Afin de retarder le développement résidentiel, Jean-Claude a acheté une bande de terre de 24 hectares juste à côté de ses poulaillers. Les égouts y sont déjà installés pour un développement résidentiel qui attendra un peu.

Mille petits détails
De l’aspect général de la ferme à la ventilation des bâtiments, chaque petit détail pour faciliter les relations avec le voisinage compte. Par exemple, lorsque Maryse et Patrick ont construit le bâtiment pour les poules en 2000, ils ont choisi de sécher le fumier. « Avec le fumier sec, il n’y a pas de mouches et pas d’odeurs », dit Patrick.

L’aspect général de la ferme est le point le plus important à surveiller. « Si le coup d’œil est bon, les gens risquent d’avoir une meilleure opinion », explique Patrick. Le gazon est bien tondu. De toute façon, pour le pourtour des bâtiments, cette pratique offre un avantage au point de vue biosécurité, pour le contrôle de la vermine. Rien ne traîne et surtout pas d’animaux morts; ceux-ci sont placés au fur et à mesure dans un contenant réfrigérant, un investissement de 6000 $. Pas question de risquer de voir un chat trimballer une carcasse de poulet dans le voisinage ! L’extérieur des bâtiments a aussi été rénové afin de leur donner une belle apparence.

De plus, on applique de la résine de bois dans la cour pour éviter le transport par le vent de la poussière vers le voisinage. En 2002, les producteurs ont débuté la plantation d’une haie brise-vent autour des bâtiments. Ils espèrent la compléter bientôt. Ils croient que les arbres apportent un cachet intéressant, tout en faisant oublier un peu l’activité de la ferme. Enfin, on a installé des ventilateurs et des entrées d’air supplémentaires.

Pour le fumier, on a construit une fosse étanche avec toit. Celui-ci n’est donc jamais laissé à la vue des voisins. Lors de la construction, la Ville a exigé que la fosse en question soit construite à plus de 700 mètres de la zone blanche, donc de la route. Cette contrainte place la fosse à environ 350 mètres des bâtiments d’élevage les plus proches. « On a une fosse parce que c’était subventionné à 70 %, mais c’est un non-sens d’obliger les producteurs de poulet à avoir des fosses étanches ! » croit Patrick.

Malgré les attentions multiples, la cohabitation n’est pas toujours facile. Comme plusieurs autres producteurs dont les activités se font proches de la ville agrandie, les Labbé-Lavallée ont eu droit à un article dans le journal local décriant les activités de la ferme. Pour Patrick, cette situation est aberrante : « Notre poulailler construit en 2000 représente un investissement de 1,5 million, et on nous considère comme des pollueurs, alors qu’un restaurant qui investirait 35 000 $ passerait à la une du journal pour sa contribution à l’essor économique du centre-ville ! »

Limitations aux activités agricoles
Pour les Labbé et Lavallée, une proximité aussi grande avec la ville signifie une limitation dans les activités à venir et peut-être même un arrêt complet des activités à moyen terme. Sylvain renchérit : « Il y a déjà quelqu’un qui a dit à mon père : “On va te faire fermer.” » S’ils voulaient déménager leurs activités, cela représenterait acheter des terres, beaucoup de terres. Actuellement, les producteurs fonctionnent par ententes d’épandage pour la très grande majorité du fumier produit.

Les activités agricoles sur les entreprises de Maryse, Patrick et Sylvain, la relève de la ferme, iront donc de pair avec de multiples efforts de cohabitation avec le voisinage. En dépit de tout, les jeunes remarquent que ce ne sont que quelques-uns qui se plaignent, et toujours les mêmes. « En général, on a une bonne entente avec nos voisins », résume Patrick. Lorsqu’un voisin se plaint, ils l’invitent à venir visiter la ferme et lui expliquent les différentes étapes de la production.

Pour assurer une bonne entente et faire entendre la voix des agriculteurs à la Ville, Jean-Claude, lui, a décidé de faire partie du comité consultatif agricole de la municipalité. Pour l’instant, les Labbé-Lavallée regardent vers l’avenir et choisissent d’investir vers la continuité des activités en espérant une meilleure compréhension du monde agricole par les citadins.

Encadré : Profil des entreprises
Entreprise de Maryse et de Patrick : œufs et poulets
Entreprise de Jean-Claude et de Louise : poulets
Entreprise de Sylvain : poulets
Au total, on compte 1,2 million de poulets produits par année, dont 30 % sont des gros poulets. À court terme, les producteurs aimeraient bien passer à une production de poulet tout végétal. Les pondeuses sont de leur côté au nombre de 18 600. Deux poulaillers de poulets sont situés derrière la maison de Maryse et de Patrick, alors que celui logeant les poules et cinq autres poulaillers abritant les autres poulets sont situés derrière la maison de Jean-Claude et de Louise.

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. Afin de poursuivre leurs activités agricoles, la relève de la ferme Jean-Claude Lavallée, Sylvain et Patrick Lavallée, ainsi que Maryse Labbé, devront prendre leurs décisions en fonction de la proximité du voisinage.
2. Depuis quelques années, les maisons poussent de l’autre côté du chemin des Seigneurs Est, tout près de la ferme des Labbé-Lavallée. Sylvain Lavallée y a même sa propre maison.
3. L’entreprise est bien active : pour l’ensemble des entités, on parle de 1 200 000 poulets élevés par année et la production de 18 600 pondeuses.
4. Pour assurer un bon voisinage, il faut donner l’exemple : avoir des bâtiments impeccables, garder l’environnement propre, la pelouse bien tondue. La plantation d’une haie brise-vent fait également partie des actions pour donner une belle apparence à l’entreprise.
5. La proximité de la zone blanche apporte son lot de situations particulières. Par exemple, cette structure étanche avec toiture pour l’entreposage du fumier de poulet a dû être construite à plus de 350 mètres des bâtiments d’élevage afin de respecter la distance de plus de 700 mètres de la zone blanche imposée par la municipalité.
6. Des poulets confortables produisent moins d’odeurs indésirables pour le voisinage. C’est une des raisons pour laquelle les Labbé-Lavallée portent une attention particulière à la ventilation.

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