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La course aux gènes
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de septembre 2007
La génomique modifie déjà la façon dont les animaux sont sélectionnés. Une véritable révolution se prépare.
par Marie-Josée Parent, agronome
Depuis des millénaires, l'être humain
sélectionne les animaux d'élevage
pour des caractères désirables : la
taille, la couleur, la docilité, la production
laitière, le rendement de la
carcasse et bien d'autres. Sans qu'on
sache comment ces informations sont
inscrites dans les gènes des individus,
la sélection a permis de développer
une agriculture performante.
Imaginez maintenant que vous détenez
la clef, c'est-à-dire que vous êtes
capable de lire ces informations avant
même que l'animal entre en production.
Vous savez, par exemple, que tel
animal détient la combinaison génétique
qui confère une protection contre
le circovirus porcin, la grippe aviaire ou
encore la mammite laitière. Vous garderiez
certainement cet animal pour la
reproduction. C'est justement ce genre
d'information que les généticiens tentent
de découvrir. Et puisqu'il y a un
potentiel commercial derrière ce type
de données, plusieurs compagnies s'y
intéressent.
Un boeuf plus tendre
Des compagnies offrent aux producteurs
bovins un test de tendreté de la
viande. Elles évaluent l'ADN de cellules
prélevées chez l'animal. Pour trois
gènes connus, on vérifie la combinaison
ou SNP (pour mieux comprendre
les notions de génétique, lire l'encadré
La génomique en accéléré). On
attribue alors une cote à chaque gène,
puis l'animal reçoit une cote de tendreté.
Plus ce nombre est élevé, plus
la viande est réputée tendre.
L'article Montre-moi tes gènes dans ce
numéro-ci du Bulletin présente des producteurs
qui utilisent ces tests. Au Québec,
GeneStar de la compagnie Bovigen
et TenderGENE d'Igenity, propriété de
Merial, offrent ces tests. Pour un produit
haut de gamme, le fait de pouvoir
influer sur la tendreté de la viande revêt
une importance cruciale.
Porcs du futur
En génétique porcine, Monsanto
Choice Genetics veut devenir le leader
mondial. Le chercheur américain Max
F. Rothschild, de l'Université de l'État
de l'Iowa, a joint l'an dernier l'équipe
de recherche de Monsanto en tant que
consultant. Le Dr Rothschild oeuvre
depuis 27 ans en génétique porcine,
dont 10 ans en génomique. Avec ses
étudiants, il a notamment découvert
plusieurs gènes, dont trois qui influent
sur la taille de la portée, certains qui
affectent l'épaisseur de gras dorsal,
et d'autres qui jouent un rôle dans la
qualité de la viande.
« La raison pour laquelle je travaille
avec Monsanto est que cette compagnie
est le leader en génomique et qu'elle
y investit beaucoup d'argent », dit-il.
Monsanto utilise la technologie des
marqueurs pour sélectionner des gènes
pour des caractères économiquement
avantageux. Les porcs possèdent 25 000
gènes différents, et Monsanto utilise
400 marqueurs dans ses programmes
de sélection.
La compagnie commence tout juste
à mettre en marché des porcs issus de
cette technologie. Ainsi, elle propose
deux verrats aux éleveurs : le GX et le
QBX. Le QBX, le premier verrat élaboré
avec la génomique, est dédié au
marché québécois. « Les producteurs
québécois sont plus enclins à implanter
de nouvelles technologies », justifie
le directeur commercial de Monsanto
Choice Genetics pour le Canada, Ray
Deleurme. Ce porc est à l'essai par le
Centre de développement du porc du
Québec. Les résultats devraient être
connus sous peu.
Nutrigénomique
Derrière son siège social mondial, à
Nicholasville au Kentucky, la compagnie Alltech s'affaire à terminer
la construction du premier Centre
de nutrigénomique animale.
On prévoit l'ouverture pour la
fin de cette année ou le début de
2008. « Nous croyons que c'est la
voie de l'avenir, explique le directeur
de la recherche pour Alltech,
Ronan Power. Les nutriments ne
sont pas juste des sources de
protéines ou d'énergie. Ils ont
le potentiel d'interagir avec les
gènes. »
Spécialisée dans les levures et
les dérivés de la fermentation,
Alltech travaillera principalement
sur les effets de ses produits sur
les gènes. « Nous avons découvert
que le sélénium améliore l'efficacité
énergétique, mais nous
n'avons pas d'explication », précise
le docteur Power en parlant
d'un des produits-vedettes de la
compagnie, le Sel Plex. Pour cela,
Alltech utilisera l'approche de la
génomique. « Il s'agit de regarder
quels nutriments affectent positivement
les gènes, dit-il. Toutes les
activités du corps commencent
par les gènes. »
Les expériences seront effectuées
sur un petit nombre d'animaux
dans des fermes de recherche.
On enverra ensuite des
échantillons au Centre de nutrigénomique
animale pour analyse.
Dans une approche traditionnelle,
il faudrait un grand nombre d'animaux.
Dans un premier temps, les
produits de la compagnie seront
évalués, mais aussi la combinaison
de ces produits avec des vitamines,
par exemple.
Encore beaucoup à faire
Ces exemples ne sont qu'un
infime échantillon de ce qui
peut être fait avec la génomique.
D'autres utilisations sont prometteuses,
comme la traçabilité
par le code génétique. Et d'autres
viendront encore. Cette science est encore très jeune, une quinzaine
d'années.
Cependant, certaines utilisations
de la génomique inquiètent plusieurs
personnes. Le séquençage
du génome du porc n'est même
pas encore complété mais devrait
l'être en 2008 et les généticiens
commencent déjà à écarter certaines
combinaisons génétiques.
Par exemple, dans les années 1980,
nous avons sélectionné, de façon
traditionnelle, un porc de plus en
plus maigre. Or, on sait maintenant
qu'une viande plus maigre est
moins tendre.
Une sélection plus rapide implique
également une perte de combinaisons
génétiques en accéléré.
Cette perte éventuelle d'un certain
bagage génétique inquiète notamment
le généticien Claude Robert,
professeur à la Faculté des sciences
de l'agriculture et de l'alimentation
de l'Université Laval. La grande
crainte du Dr Robert vient du fait
que l'action des gènes et leurs interactions
sont encore mal connues.
« Il y a énormément de données
à sortir, pense le Dr Robert. Ce n'est
pas ce que les gens qui utilisent ces
techniques vous diront. Ils diront
plutôt que c'est la voie de l'avenir.
Mais comment géreront-ils l'homozygotie
? » Selon Claude Robert, une
sélection par le génome éliminera des
allèles pour certains gènes. L'effet de
ces allèles écartés pourrait se révéler
bénéfique. Or, l'élimination dans la
population animale pourrait rendre
le retour en arrière impossible. Des
homozygotes sont des individus ayant
des paires de gènes identiques.
Pour vous expliquer à quel point
la diversité génétique est une bonne
chose, parlons de vigueur hybride. Si
on croise des animaux très différents
les uns des autres, le mélange des deux
donnera un meilleur résultat que le
meilleur des deux parents. C'est exactement
ce que l'on fait quand on produit
de la viande : une mère issue d'un mélange de deux races est accouplée
avec un mâle d'une troisième race.
La génomique permet un progrès
génétique beaucoup plus rapide et
efficace. Il ne faudrait cependant pas
éliminer des combinaisons génétiques
qui pourraient s'avérer bénéfiques
pour une action que nous n'avons pas
encore découverte, rappelle Claude
Robert.
Encadré : La génomique en accéléré
La génomique est apparue à la fin des
années 1980. Au début, son rôle était
de décrire l'organisation du génome,
de dresser l'inventaire des gènes et
d'en faire le séquençage. Cette science
en est maintenant rendue à l'étude des
gènes et de leurs interactions.
Génome : Ensemble du matériel génétique
d'un individu ou d'une espèce.
Génomique : Science qui étudie le génome.
Chromosome : Élément microscopique
constitué d'une molécule d'ADN.
ADN : Molécule que l'on retrouve dans tous les organismes vivants et qui est
le support de l'hérédité.
Gène : Unité d'information génétique,
notamment présente sur l'ADN.
SNP : Variation d'une seule paire de
bases du génome, entre individus d'une
même espèce. Se prononce « snip » et
peut s'écrire ainsi.
Paire de bases : Appariement de deux
bases azotées situées sur deux brins
complémentaires d'ADN.
Marqueur génétique : Caractère génétique
dont la localisation est connue
sur le chromosome et qui peut, par
conséquent, servir à localiser un caractère
inconnu.
Source : www.wikipedia.org et www.granddictionnaire.com
Encadré : Une question économique
Le chercheur Max F. Rothschild, de l'Université de l'État de
l'Iowa, chiffre ainsi le potentiel de profitabilité de l'utilisation
de la génomique en production porcine (valeurs en $US par
année pour l'Amérique du Nord).
Reproduction : 100 millions
Résistance aux maladies :
100 millions
Longévité : 50 millions
Croissance : 20 millions
Qualité de la viande : 20 millions
Conversion alimentaire : 10 millions
Taux de gras : 10 millions
Comportement animal : inconnu
Environnement : inconnu
Encadré : Tyson achète l'expertise du Québec
Bien que la génétique avicole
provienne essentiellement des
États-Unis, le plus important
fournisseur de ce domaine effectue
sa recherche génomique
au Québec. Cobb Vantress,
une filiale de Tyson Foods,
est la plus importante compagnie
de génétique avicole au
monde. En 2006, elle concluait
une entente avec DNA Landmarks,
une entreprise basée
à Saint-Jean-sur-Richelieu, en
Montérégie. « Nous effectuons
de la recherche sur les marqueurs
du poulet, explique le
directeur commercial de DNA
Landmarks, Charles Pick. Cobb
Vantress utilisera ensuite ces
connaissances pour effectuer
la sélection. En bout du compte,
les producteurs du Québec en
bénéficieront lorsqu'ils achèteront
leur génétique. » Cobb
Vantress détient un peu plus de
40% du marché de la génétique
du poulet en Amérique du Nord,
précise le directeur général
de DNA Landmarks, Joachim
Richert. Selon MM. Pick et
Richert, le Québec est un
excellent endroit pour ce
type de recherche. « Très
peu de compagnies possèdent
ce genre d'expertise
et DNA Landmarks est l'une
d'elles », explique Charles
Pick à propos du choix de
Cobb Vantress sur leur entreprise.
Fondée en 1995 par
des anciens membres de la
division recherche en génomique
d'Agriculture Canada,
DNA Landmarks est une
composante de BASF Plant
Science depuis 1998.
Liens utiles
International Sequencing Consortium
: http://www.intlgenome.org
Carte génétique du porc : http://www.animalgenome.org/maps/marcmap
Swine Genome Sequencing Consortium (SGSC) : http://www.piggenome.org
Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. L'ADN, une molécule que
l'on retrouve dans tous les
organismes vivants, est
le support de l'hérédité. Il
se compose d'une double
chaîne dont les brins sont
complémentaires.
2. OEuvrant depuis 27 ans en génétique,
dont 10 en génomique,
Max F. Rothschild est le coordonnateur
du projet du génome
porcin pour les États-Unis. Le
projet du génome est un projet
mondial, pour lequel plusieurs
pays collaborent.
3. Professeur en génétique à l'Université
Laval, Claude Robert est
inquiet de voir diverses compagnies
se lancer dans l'exploitation
commerciale du génome. Ce
chercheur a peur des conséquences
à long terme de la perte de la
diversité génétique.
4. Les chromosomes renferment les structures
d'ADN enroulées sur elles-mêmes.
5. Le premier verrat que
Monsanto a élaboré avec
la génomique est dédié au
marché québécois, le QBX.
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