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Cent façons de vendre ses cochons
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de mars 2008
Certains rêves valent la peine qu'on s'y attarde. Celui de Luc Forget était de transformer la viande de ses animaux. Mission accomplie, au grand bonheur de sa fille Sophie.
par Marie-Josée Parent, agronome (mariejosee.parent@lebulletin.rogers.com)
Producteur de porcs de
Saint - Jacques, dans
Lanaudière, Luc Forget
contacte son frère Gilles, boucher
de métier, avec cette idée :
faire lui-même la mise en marché
de la viande de ses animaux. « Il
m'a découragé, raconte le principal
intéressé. Il m'a dit : “Ne touche
pas à ça ! Tu vas manger tes
bas !” » C'était il y a 10 ans. Que
s'est-il passé pour que Luc change
d'idée ? Ses quatre enfants sont
plus vieux, dans la vingtaine, explique-
t-il. Ce sont eux, aujourd'hui,
qui l'ont encouragé à mener son
rêve jusqu'au bout.
Cette fois-ci, Luc Forget n'en a
parlé à Gilles qu'après avoir mis son
plan à exécution. « Je suis retourné
le voir et je lui ai dit : “C'est fait!” »
Sceptique au départ, Gilles Forget
est surpris de constater que
ça fonctionne. Il faut dire que le
contexte a évolué. « La différence
entre il y a 10 ans et aujourd'hui,
c'est la conscientisation des gens,
explique Luc Forget. Aujourd'hui,
ils veulent savoir d'où provient ce
qu'ils achètent. »
La boucherie du terroir Cochon cent façons
a ouvert ses portes le 29 novembre dernier. La
construction et la mise sur pied se sont déroulées
rondement. Au printemps 2007, une
ancienne maison venait d'être démolie. Il fallait
décider ce qui serait fait du droit de reconstruire,
limité dans le temps. C'est à ce moment
que Luc Forget se remet à rêver de son projet
de boucherie. Un conseiller du MAPAQ le met
en contact avec deux personnes déterminantes
dans son projet : un boucher et un charcutier.
Une boucherie ne pourrait voir le jour sans
boucher. Et lorsqu'une spécialité s'y rattache,
c'est encore mieux. Jessie Dupuis a travaillé
en épicerie pendant plusieurs années
avant d'ouvrir sa propre boucherie. Mais
deux importants concurrents ont eu raison
de la jeune entreprise, peu de temps avant la
rencontre avec Luc Forget. Jessie Dupuis a un
atout intéressant : il a la passion de la saucisse.
Il en fabrique des dizaines, toujours avec des
ingrédients naturels, comme du brocoli, du
fromage et du sirop d'érable.
De son côté, Patrick Roffi, charcutier, recherchait
deux choses : un local lui offrant une plus grande disponibilité
et une source de
porc intéressante
pour un produit haut
de gamme. Depuis
un an, Patrick Roffi
avait démarré sa
propre marque de commerce, Les Délices de
l'artisan. Sa production était installée au Centre
d'innovation en technologie alimentaire de
Lanaudière (CITAL). Cet organisme a pour but
de donner un coup de pouce au démarrage
d'entreprises bioalimentaires régionales. Maintenant
que Patrick Roffi avait testé avec succès
son produit, il devait voler de ses propres ailes.
Le partenariat avec la Ferme Luc et Estelle Forget
lui en donnait l'occasion (voir l'encadré
Une association doublement gagnante).
Producteurs de porcs avant tout
Luc, Estelle et leur fille Sophie produisent
un porc à valeur ajoutée, nourri sans produits
ou sous-produits animaux et élevé sans
antibiotiques comme facteurs de croissance et sans ractopamine. De leur côté,
Jessie Dupuis et Patrick Roffi apportent
leur savoir-faire en transformation
de la viande. Quelques porcs
par semaine sont abattus dans un
abattoir reconnu, avant de revenir
à la boucherie de la ferme pour être
transformés. Les autres porcs sont
vendus par l'encan électronique.
Les Forget ont commencé la transformation
de la viande avec 10 porcs
par semaine. Dès janvier, ce nombre
est passé à 15 pour satisfaire les
besoins en porcs de leur charcutier.
L'objectif des producteurs est de vendre
par eux-mêmes jusqu'à 25 porcs
par semaine, soit près du quart de la
production de la ferme.
Les producteurs ont un permis de
gros ou C-1 (voir l'encadré Permission
accordée). Celui-ci leur permet
de vendre à des commerçants. Dès
janvier, les Forget ont travaillé à trouver
un distributeur. « Nous n'avons
pas de camion réfrigéré et nous ne
sommes pas vendeurs, mon père et
moi », justifie Sophie Forget.
Sophie est devenue actionnaire de
l'entreprise en 2004, deux ans après
avoir terminé son cours en technique
agricole au Collège Macdonald. Les défis ne font pas peur à la jeune femme de 26
ans, pas plus que la situation dans le porc. Alors
que son nouveau mari travaille sur sa propre
ferme à 130 km de Saint-Jacques, Sophie se
voit encore travailler avec ses parents dans les
prochaines années.
« Même si je dis plus tard à mes parents que
je ne prends pas la relève, explique Sophie, ils
ne seront pas capables de vendre la ferme pour
obtenir un bon revenu de retraite. C'est certain
qu'ils ont 55 ans et qu'ils ne seront pas toujours
là. Dans quatre ou cinq ans, on en reparlera. »
Sophie a grandi sur la ferme et ne souhaite
aucune autre vie. Pour elle, l'éloignement
d'avec son mari n'est qu'un défi qu'elle
compte surmonter. De leur côté, Luc et Estelle
Forget ont démarré leur ferme il y a 32 ans.
Depuis, ils vivent selon les divers rêves élaborés
par Luc. Il avoue cependant que la
boucherie est le dernier avant la retraite. « Je
pense que la boucle est bouclée, dit-il. Si la
relève veut faire quelque chose d'autre, ce
sera son projet. »
Encadré : La ferme Luc et Estelle Forget
Élevage :
de type naisseur finisseur
Propriétaires : Luc, Estelle
et Sophie Forget
Troupeau : 300 truies en
race pure et hybride
Cochon cent façons
Raison d'affaires :
boucherie
Localisation : sur la ferme,
au 2555, rang Saint-
Jacques, Saint-Jacques
Encadré : Une association doublement gagnante
S'allier à un artisan
déjà reconnu pour ses
saucissons facilite le
démarrage. Les Délices
de l'artisan, marque
de commerce de
Patrick Roffi, possédait
déjà de nombreux
points de vente lors de
l'association.
Cochon cent façons
fait partie intégrante
de la Ferme Luc et
Estelle Forget. Selon
le permis obtenu, Patrick
Roffi ne peut pas
louer les locaux. Ils lui
sont donc prêtés à la
condition qu'il achète
la viande directement
du producteur, moyennant
quelques sous de
plus le kilo. Plus Patrick
Roffi vend de saucissons,
plus il utilise de
porc et plus la Ferme
Luc et Estelle Forget
fait de l'argent. « C'est
une association “ gagnant-
gagnant ” », explique
Patrick Roffi. Luc
Forget renchérit : « Tout
le monde se complète.
C'est ça le but. »
Encadré : Permission accordée
Il existe cinq types de permis pour la préparation
et la vente d'aliments. Trois d'entre eux sont
disponibles pour les producteurs d'animaux.
■ Permis pour maintenir des aliments froids.
Ce permis est répandu chez les entreprises
agricoles qui vendent une partie de leurs animaux
pour le congélateur. La viande est alors
découpée et transformée dans un abattoir ou
une entreprise qui détient un C-1, jamais à la
ferme.
■ Permis pour vente (en gros) des produits
carnés. C'est ce qu'on appelle le C-1. Il permet
de faire de la découpe et de la préparation
d'aliment. Il permet également de vendre directement
au consommateur, mais aussi à des
commerces. Il autorise de plus la découpe et la
transformation de la viande provenant d'autres
producteurs.
■ Permis pour opération de préparation générale d'aliments. Ce permis permet
d'opérer une boucherie à la ferme
et de faire soi-même sa mise
en marché, sans intermédiaire.
Inspectrice au service des
permis du MAPAQ, Sylvie Hamel
insiste sur l'importance de passer
par les circuits réguliers pour
les producteurs qui veulent vendre
de la viande. Ceci implique
de faire abattre dans un abattoir
sous inspection vétérinaire fédérale
ou provinciale. « Sinon, ils peuvent se faire
saisir leur viande », rappelle-t-elle. Mme Hamel
est responsable de l'émission des permis de
gros, aussi appelés permis lourds ou permis C-
1. On peut la contacter au 1 800 463-6210.
Pour information : www.mapaq.gouv.qc.ca/Fr/Restauration/md/Permis/prepvente.htm
Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. Sophie Forget
explique que le
nom de l'entreprise
a été source de nombreuses
discussions.
Finalement, Cochon
cent façons représentait
bien ce que
la famille voulait :
un porc qui se mange
dans une grande
variété de coupes,
de saucisses, de
saucissons et de
plats cuisinés.
2. La passion du
saucisson, le charcutier
Patrick Roffi
l'a dans le sang. Il
la tient de son père,
lui-même charcutier,
qui vient parfois à
la boucherie ajouter
son grain de sel.
3. Parents de quatre
enfants, Luc et Estelle
Forget ont toujours la
piqûre de la production
porcine. Leur objectif
actuel est d'armer leur
relève pour l'avenir.
4. Jessie Dupuis est bien
plus qu'un boucher,
c'est un saucissier qui
aime multiplier les
saveurs. Ses ingrédients
de base sont
des produits naturels,
comme du brocoli, du
cheddar et des épices.
5. Rares sont les boucheries
avec des fenêtres.
Cet ajout offre
un environnement
agréable aux travailleurs.
Localisée au
nord-est, la salle de
coupe ne souffre pas
des rayons du soleil.
Un deuxième étage a
été ajouté pour aménager
un appartement
pour Sophie.
6. Lancée le 29 novembre
2007, la boucherie
du terroir Cochon
cent façons avait déjà
ses habitués après
seulement quelques
semaines.
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