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Le virage serré du sans antibiotiques
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de juillet/août 2008
Les éleveurs québécois sont-ils prêts à devenir des pionniers de la production à grande échelle de poulet sans antibiotiques ?
par André Dumont, journaliste
Fisher Feeds finit jusqu'à 60 000 poulets
sans antibiotiques par semaine.
La période d'essais et d'erreurs a duré
cinq ans. Aujourd'hui, c'est l'ensemble de la
production de l'entreprise de Listowel, dans
le sud-ouest de l'Ontario, qui est mise en marché
sous l'étiquette « poulet élevé sans antibiotiques
».
Les primes que versent les deux principaux
clients de Fisher Feeds compensent largement
les coûts de production supplémentaires,
soutient le responsable de la recherche et du développement, Derek Detzler. Et ces clients en
voudraient toujours plus.
Au Québec, le grand patron des Rôtisseries
St-Hubert, Jean-Pierre Léger, rêve de servir
un poulet sans antibiotiques d'ici quelques
années. Mais comment s'approvisionner ? Les
producteurs du Québec seraient-ils capables
de livrer le volume souhaité ? L'attente est-elle
démesurée ?
L'industrie pourrait très bien répondre à une
demande d'une grande chaîne de restauration
comme St-Hubert, croit Derek Detzler. Pour cela, les producteurs québécois devront s'organiser
et surtout, arriver à surmonter toutes les
embûches de la production sans antibiotiques.
Fisher Feeds veut bien servir d'exemple, mais
sans révéler tous ses secrets... (voir l'encadré
Fisher Feeds y arrive !)
Actuellement, la production de poulet sans
antibiotiques au Québec ne représente qu'une
infime partie de la production totale. On peut
y inclure les éleveurs de poulet biologique et
ceux participants au programme Poulet champêtre
de Shur-Gain (Nutreco).
La Coop des Bois-Francs a mis fin l'an dernier
à ses expériences à la Ferme du Coq de Bruyère.
Les selles liquides, les écarts de température et
d'autres facteurs ont affecté les rendements des
poulets. Pour mettre fin aux pertes de revenu,
on a repris l'usage d'antibiotiques.
À la Ferme des Voltigeurs, près de Drummondville,
une partie de la production se fait
sans antibiotiques, mais les poulets ne sont
pas vendus comme tels. Parmi les problèmes
survenus, on note l'entérite non spécifique,
qui affecte le poids des poulets et, par ricochet,
l'uniformité des lots. « On s'est cassé le nez
mais on poursuit nos essais », a confié le viceprésident
à la production, Bernard Martel.
D'après le professeur Jean-Pierre Vaillancourt
de la Faculté de médecine vétérinaire de
l'Université Montréal, le plus grand obstacle
à la production de poulet sans antibiotiques
à grande échelle n'est pas d'ordre technique.
« Le problème, ce n'est pas qu'on ait besoin de
plus de recherche pour y arriver ; c'est plutôt
qu'il faille trouver une structure (de production
et de mise en marché) qui soit gagnante pour
tout le monde. »
Il serait tout à fait possible de produire au
Québec les volumes que recherchent Les Rôtisseries
St-Hubert, affirme Jean-Pierre Vaillancourt.
Par contre, un obstacle de taille se pose
d'emblée : pour chaque poulet qui aura le
poids spécifique qu'exige St-Hubert, le transtransformateur
devra trouver un autre débouché
pour cinq à six poulets sans antibiotiques plus
petits ou plus gros, pour lesquels il aura versé
une prime au producteur.
Pour satisfaire un client aussi important,
c'est toute la filière avicole du Québec qui devra
se mobiliser, croit le président des Éleveurs
de volailles du Québec, Martin Dufresne. Un
comité provincial regroupant meuniers, couvoiriers,
éleveurs et transformateurs sera formé
sous peu, a-t-il indiqué.
Le défi des producteurs
« Si nous voulons enlever de l'alimentation
tous les produits qui s'approchent des antibiotiques
- même les ionophores, qui n'en
sont pas véritablement - ce sera un grand
défi », affirme Martin Dufresne.
Ce ne sont pas tous les producteurs de
volaille québécois qui seront disposés à perfectionner
leur régie au point de réussir un
poulet sans antibiotiques, reconnaît Jean-
Pierre Vaillancourt. « On leur demande de produire
pratiquement sans filet de sécurité ! » Par
contre, nombreux sont ceux qui ont le talent
pour relever le défi, soutient le vétérinaire de
l'Université de Montréal. Et la plupart d'entre
eux cherchent déjà à réduire l'utilisation d'antibiotiques.
Les coûts de la production sans antibiotiques
varieront selon le producteur. Par exemple, les
producteurs dont la densité au poulailler est
déjà inférieure à la moyenne les absorberont
mieux. Chez les autres, on parle de coûts additionnels
s'élevant jusqu'à 20 cents du kilo, ce
qui aura inévitablement un impact sur les prix
au menu de St-Hubert.
Meilleur pour la santé?
Cela donnera-t-il un poulet véritablement
meilleur pour la santé humaine ? Plusieurs en
doutent. La période de retrait fait en sorte que
ce qu'il reste d'antibiotiques dans la viande est plus de cent fois inférieur au niveau jugé sécuritaire,
fait valoir Jean-Pierre Vaillancourt. De plus,
tous s'entendent pour dire que c'est surtout l'utilisation
d'antibiotiques en médecine humaine qui
est la grande responsable de la biorésistance qui
rend de plus en plus d'antibiotiques inefficaces
dans le corps humain.
Pour Martin Dufresne, le poulet sans antibiotiques
est avant tout une demande du consommateur.
Si celui-ci est prêt à payer, les producteurs en
produiront. Par contre, rien n'indique que cela soit
meilleur pour la santé du consommateur et celle du
poulet, avance-t-il. « C'est un peu comme le poulet
de grain. Qu'est-ce qui prouve que c'est bon ou pas ?
Le poulet est un animal omnivore et quand on ne lui
donne aucune protéine animale, il se porte un peu
moins bien. »
Nul besoin de produire du poulet sans antibiotiques
pour sauver l'humanité, affirme Jean-Pierre
Vaillancourt. « C'est une question de maintenir nos
pratiques à jour et de s'améliorer. Si nous sommes
capables de le faire, alors pourquoi pas ? »
Encadré: Fisher Feeds y arrive !
Les 14 poulaillers de Fisher Feeds servent tous
à produire du poulet sans antibiotiques. L'expérience
a débuté il y a cinq ans. Au cours de la
dernière année, on a réussi à passer d'environ
13 000 à 60 000 poulets par semaine.
L'équipe de recherche de Fisher Feeds a
d'abord remplacé les anticoccidiens dans l'alimentation
par le vaccin Coccivac B, de Schering-
Plough. Trois cycles ont été complétés
avec ce seul changement, puis ce fut un retour
à l'ancienne alimentation, le temps de passer
l'hiver.
L'année suivante, on a instauré le vaccin de
façon permanente, en prenant soin de bien ventiler
durant l'hiver. Aucun problème majeur ne fut
signalé. Il faut compter deux à trois cycles avec
le vaccin dans un même poulailler pour que les
poulets atteignent de nouveau le rendement
souhaité, fait remarquer Derek Detzler.
Cette première étape complétée, Fisher
Feeds a voulu éliminer les antibiotiques qui luttent
contre l'entérite nécrotique. Ceux-ci furent
remplacés par des produits naturels. « Il n'y a
pas de potion magique, mais certains produits
fonctionnent véritablement, dit Derek Detzler. Il
suffit de trouver la bonne combinaison. »
L'alimentation a également été modifiée.
Fisher Feeds utilise la moulée Pré-début rouge,
mise en marché au Québec par La Coop fédérée. « Plus un oiseau mange dans ses
premiers jours, plus forts seront sa croissance
et son système immunitaire », soutient
Derek Detzler.
À cela s'ajoute une régie des plus minutieuses,
qui comprend plus de mesures des
températures rectales et un suivi attentif du
poids. Ceci permet un meilleur dépistage des
maladies. Environ 20 % des poulets développent
encore l'entérite nécrotique, mais Fisher
Feeds a trouvé une façon de les traiter pour
que leur viande demeure un produit sans antibiotiques.
« Nous sommes très fiers de ce que nous
faisons et nous croyons que c'est la bonne
chose à faire », affirme Derek Detzler.
Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. Retirer tous les antibiotiques
de l'alimentation
des poulets
sera un véritable défi,
soutient le président
des Éleveurs de
volailles du Québec,
Martin Dufresne.
2. En Ontario, Fisher Feeds
produit du poulet sans
antibiotiques dans ses
14 poulaillers. Voici le
directeur de la recherche
et du développement
Derek Detzler, le gérant
de ferme Eric Martin et
le docteur Rae Fischer,
P.D.G. de l'entreprise.
3. Une meilleure alimentation dès les premiers jours accélère le gain de
poids et renforce le système immunitaire.
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