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L'agrotourisme s'organise
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de juin 2000

Tourisme et agriculture ont montré qu'ils peuvent faire bon ménage. Il faut maintenant rédiger le contrat de mariage.
par Aubert Tremblay, journaliste

Depuis la création de la Fédération des Agricotours, en 1975, l'agrotourisme a bien changé. Pour attirer le touriste ou le promeneur, on ne se contente plus des habituelles formules d'hébergement ou de restauration à la ferme. Aujourd'hui, presque chaque région a sa " route " : Route des saveurs, des fleurs, du cidre... Au bord de ces routes, de plus en plus d'écomusées offrent leur miel ou leurs fromages. Les autobus d'écoliers ou de voyageurs s'arrêtent volontiers devant les étables, le temps d'une petite visite éducative.

L'agrotourisme semble faire recette même si les recettes, justement, ne sont pas toujours faramineuses. " L'attrait envers les produits régionaux est là, et on sait que la campagne attire, mais ce n'est pas la mine d'or ", avertit le responsable du dossier à l'UPA, Clément Lalancette.

Peut-être, mais c'est tout de même une façon de promouvoir l'agriculture et de diversifier les revenus des producteurs. Ça permet de vendre directement aux consommateurs, à un meilleur prix. Certains en profitent même pour faire connaître de nouveaux produits qu'ils pourraient difficilement commercialiser autrement. Quant à l'industrie touristique proprement dite, elle ne demande pas mieux que de développer de nouveaux attraits. Autrement dit, beaucoup de gens veulent tirer leur épingle du jeu.

Cependant, cette effervescence commence à susciter quelques craintes. On a peur des débordements, des dédoublements, de la confusion. Ne risque-t-on pas, par exemple, de voir se construire des bâtiments à vocation purement touristique en pleine zone verte ? Ou de faire surgir des fermes de pacotille qui donneraient une image fausse de l'agriculture ? Ou encore, d'encourager la prolifération de repas champêtres dangereusement préparés en dehors de tout contrôle sanitaire ?

Les intéressés sentent de plus en plus que l'agrotourisme manque de balises. Le seul organisme provincial d'encadrement, pour l'instant, est la Fédération des Agricotours. Or, à peine une centaine de ses 573 membres sont agriculteurs. Et leur nombre stagne depuis quelques années.

Le développement de l'agrotourisme s'est plutôt fait au petit bonheur la chance : un producteur entreprenant va chercher l'appui de son UPA régionale ou de l'association touristique du coin. Dans le meilleur des cas, il s'associe avec d'autres producteurs, et éventuellement avec des restaurants et des auberges.

De la concertation, enfin !
Les choses se sont mises à changer vers 1996. Cette année-là, l'UPA adoptait une résolution encourageant l'agrotourisme. Depuis, on organise des colloques provinciaux réunissant producteurs, fonctionnaires et agents de tourisme. En 1997 paraissait une vaste étude commandée par l'UPA, le MAPAQ et Tourisme Québec. Sans être réellement exhaustive, cette enquête jetait des bases de réflexion solides. En janvier 1999, l'UPA publiait son document d'orientation sur l'agrotourisme, qui affirmait son intention d' " éviter le développement anarchique de ce secteur ".

L'événement charnière s'est produit en 1998 : on a créé le Groupe de concertation sur l'agrotourisme, qui réunit des représentants de l'UPA, du MAPAQ, de Tourisme Québec, des Agricotours, des associations touristiques régionales et des tables de concertations agroalimentaires régionales.

Dix réunions plus tard, son bilan est déjà passablement positif. D'abord, les membres ont assis une définition de l'agrotourisme, histoire de savoir ce que l'on encadrera au juste. Malgré les apparences, ça n'a pas été facile. Les cas limites sont nombreux. Dans son document de référence, le Groupe avoue d'ailleurs qu'il s'agit d'une simple définition " de départ ", amenée à se raffiner.

Le cœur de cette définition, c'est la relation directe entre le producteur et le touriste, ou l'excursionniste. On a jugé que c'était là la vraie particularité du secteur, son réel attrait touristique. Exit, donc, le kiosque au bord du chemin et l'autocueillette, à moins qu'ils ne s'accompagnent d'une visite commentée ou d'une autre forme d'échange d'information. Ce qu'un véritable " agrotouriste " cherche, c'est apprendre quelque chose sur l'agriculture. De faire son petit retour à la terre de quelques heures ou de quelques jours. Le reste, c'est du tourisme rural.

Avec l'aide de chercheurs de l'UQÀM, le groupe a ensuite entrepris une vaste enquête auprès des fermes qui offrent un produit touristique. L'objectif est de recueillir des données concrètes sur le revenu tiré du tourisme et sur le type de produits offerts. Première région visitée cet été : Chaudière-Appalaches, où il y aurait quelque 200 entreprises d'agrotourisme. Les enquêteurs comptent répéter l'opération dans deux ou trois autres régions avant le prochain colloque annuel, qui aura lieu en novembre prochain à Saint-Félicien. À la fin du colloque, on aura le portrait de toutes les régions du Québec.

Par ailleurs, un comité étudie actuellement les règlements d'aménagement du territoire. Beaucoup, en effet, ont des incidences sur l'agrotourisme, notamment les volets de l'environnement, de la protection du territoire agricole ou des schémas d'aménagement. On passe à la loupe, par exemple, les décisions de la Commission de protection du territoire agricole qui ont trait à des développements touristiques. On verra ensuite s'il y a lieu d'assouplir par ici ou resserrer par-là.

Un autre comité se penche sur les règlements concernant la qualité des aliments. Les normes d'abattage, entre autres, sont souvent citées comme des freins au développement de l'agrotourisme. De plus, comment contrôler la qualité des repas offerts " chez l'habitant " ? L'UPA veut bien que l'on resserre les contrôles sanitaires. " Mais si les permis sont trop cher, ce n'est pas mieux ! ", fait remarquer Clément Lalancette. Enfin, un dernier comité fait l'inventaire des cours offerts en agrotourisme.

Encadré 1
Un phénomène complexe
Le groupe de concertation en est actuellement à la simple collecte d'information. C'est après que le principal travail commencera : la résolution des problèmes.

On sait déjà que le phénomène de l'agrotourisme est trop complexe pour qu'on puisse y appliquer des solutions simples. Son drame, c'est qu'il est à cheval sur plusieurs frontières à la fois. Comment concilier industrie touristique et entreprise agricole ? les habitudes des urbains avec les contraintes des producteurs ? la production de denrées et le service à la clientèle ?

Prenez le facteur temps : c'est en été que le touriste afflue; c'est aussi en été que le travail à la ferme est le plus lourd. Comment marier les deux ? Certains producteurs s'en sortent en affichant des heures de visite précises. D'autres n'offrent les visites guidées qu'à des groupes assez nombreux. Mais que faire avec la petite famille en sortie du dimanche ? La laisser en plan ? Même les tables champêtres ne s'adressent qu'à des groupes assez nombreux, moyennant réservation. " On sait, par exemple, qu'il y a une grosse demande de vacances à la ferme, dit Clément Lalancette, de l'UPA. Mais c'est l'offre qui stagne, pas la demande ! "

Autre problème de frontière : comment devenir du jour au lendemain spécialiste en communication alors qu'on a jusque-là passé le plus clair de son temps avec son tracteur, ses vaches et son conseiller en gestion ? Pas facile de se faire comprendre par un urbain qui ne distingue pas une taure d'un taureau… Et le paradoxe, c'est que le producteur ne peut pas vraiment engager quelqu'un pour accueillir les gens à sa place (en admettant qu'il en ait les moyens…) : c'est à lui que le touriste veut parler, pas à un obscur intermédiaire ! Authenticité, quand tu nous tiens…

Le même dilemme se retrouve d'ailleurs dans les maillages avec les restaurants ou les entreprises de transformation (comme les fromageries et chocolateries, souvent présentées dans les dépliants agrotouristiques). Comment s'assurer que l'amant de la nature ne se retrouve pas dans un circuit à dominance industrielle ou gastronomique ?

Ajoutez à tout ça la publicité, les appellations contrôlées, la signalisation routière, l'aide aux producteurs intéressés, le financement des projets, et bien d'autres petits écueils… Le groupe de concertation n'a pas fini de se concerter !

Encadré 2
Loin derrière la France
Si l'on en croit l'étude produite en 1997 pour l'UPA, le touriste rural est plus choyé en France qu'ici. On lui offre un éventail impressionnant de produits : campings, chalets, gîtes, chambres, visites de ferme, etc., le tout bien encadré par une panoplie d'organismes, d'appellations et de labels. Et les intéressés disposent d'outils allant du cours de formation adressé au producteur jusqu'aux manuels pédagogiques distribués dans les écoles.

Il faut dire que ça ne date pas d'hier (on ne dit pas " les vieux pays " pour rien !). Le réseau Gîte rural de France, par exemple, a été créé en 1954 et compte aujourd'hui plus de 40 000 membres. Celui des " Villages-vacances-familles " (l'équivalent des Vacances à la ferme d'Agricotours) est apparu en 1959.

Ne croyez pas pour autant que les agriculteurs français s'y sont tous mis, loin de là. Eux aussi ont des problèmes d'horaire. Seulement 2 % des fermes offrent un produit touristique, soit moins de 20 000 entreprises. Et leur part dans l'ensemble du tourisme rural décroît. Ce sont les non-agriculteurs qui tiennent le haut du pavé.

Il est d'ailleurs difficile de départager, en France, agrotourisme et tourisme rural. Là-bas, comme dans plusieurs pays d'Europe, les agriculteurs logent souvent en plein hameau. Leurs visiteurs dorment devant la boulangerie ! Un contexte bien différent d'ici où, pour loger dans une ferme, il faut généralement aller au fond d'un rang, bien loin du clocher de l'église…

Description des photos
1. Le cœur de la définition de l'agrotourisme, c'est la relation entre le producteur et le touriste, ou l'excursionniste.

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