Les prix des produits de base sont-ils aussi bas qu’ils le semblent ? Un prix Nobel répond « non ».

28 mars 2002 – Selon le Fonds monétaire international, les cours des produits de base agricoles sont tombés de 30 pour cent depuis leur pic de 1995. Les prix du café et du cacao sont à leur niveau le plus bas en 30 ans et ceux du coton ont atteint leur cours le plus bas en 17 ans. C’est une catastrophe pour les pays en développement tributaires à la fois de leurs exportations de produits agricoles et de leurs importations de produits transformés pour nourrir leurs populations toujours plus nombreuses. Cette tendance à la baisse a récemment fait l’objet de consultations au siège de la FAO à Rome. Le réunion rassemblait des représentants de la Banque mondiale, du FMI et d’organisations internationales de produits de base. Un des intervenants était Robert Mundell, prix Nobel d’économie et professeur d’économie à la Columbia University (Etats-Unis). Il nous fait part de son point de vue sur la question.

Pourquoi les prix des produits de base sont-ils si bas ?

D’abord, lorsque l’on parle de prix des produits de base, il faut poser quelques définitions. Comment mesure-t-on les prix ? Un prix est un ratio entre deux choses : le produit lui-même, disons un kilo de café, et ce que l’on paie pour lui. Mais il y a une grande différence si l’on paie ce produit avec un autre produit, ou avec un panier d’autres produits ou avec de l’argent. Et si l’on paie avec de l’argent, de quelle monnaie s’agit-il ? Bien des difficultés et des équivoques viennent de ce que l’unité de mesure n’est pas précisée.

Si les prix sont exprimés en une monnaie, ils peuvent augmenter ou baisser avec l’inflation ou la déflation. La stabilité de la monnaie peut nous inquiéter mais nous n’avons pas à nous préoccuper de la hausse ou de la baisse des prix des produits de base parce que les autres prix (y compris les salaires, etc.) évoluent de la même manière.

Mais depuis l’effondrement du système monétaire international au début des années 1970, nous avons des taux de change variables et cela peut amener des distorsions dans notre mesure des prix. Car cela fait une différence si nous exprimons les prix en dollars ou en yen ou en une autre monnaie. Alors, y a-t-il un problème majeur avec les produits de base ? Il y a un problème dans la mesure où le prix en dollars des produits de base a baissé. Mais la cause principale réside dans la force du dollar. En grande partie, la raison en est que le dollar est un animal bien curieux.

En quoi le dollar est-il curieux ?

L’économie américaine représente 25 pour cent de la production mondiale — plus au taux de change actuel. Jusqu’à l’arrivée de l’euro, le dollar EU était la seule monnaie internationale par défaut, ce qui a eu des effets particuliers sur le fonctionnement de l’économie mondiale. Prenez le cycle du dollar : depuis les années 1970, lorsque le système monétaire international a abandonné les parités fixes, un dollar fort est synonyme de prix faibles pour les produits de base. Le cycle du dollar n’influe pas nécessairement sur le cycle des produits mais il se peut que les facteurs responsables du cycle du dollar soient aussi responsables du cycle des produits. Un de ces facteurs fut une augmentation de la productivité, causée par les nouvelles technologies et l’économie de l’Internet.

Comment pourrait-on exprimer les prix des produits de base sinon en dollars ?

Les gens auraient moins peur si ces prix étaient exprimés en un panier des principales monnaies, le dollar, le yen et l’euro. Cela déboucherait sur une moyenne pondérée des taux d’intérêts et autres variables de ces monnaies et déterminerait une sorte de valeur de référence en fonction de laquelle les autres monnaies seraient pondérées. J’ai recommandé à la FAO de demander au FMI de donner les prix des produits de base en droits de tirage spéciaux — l’unité de compte du FMI — et en euros aussi bien qu’en dollars. On verra alors que les fluctuations existent toujours mais qu’elles ne sont pas aussi prononcées qu’elles le semblent actuellement.

Qu’est ce que cela signifie pour les pays qui sont tributaires d’un seul produit de base pour leurs recettes d’exportation ?

Un petit pays en développement ne peut pas contrôler les prix de ce produit en dollars ou en euros ou en toute autre monnaie importante. Cela signifie que lorsque le prix de ce produit fluctue considérablement en dollars, les recettes du pays augmentent ou diminuent et cette volatilité des prix peut être très perturbatrice. C’est pourquoi de nombreux pays souhaitent élargir la gamme de leur production. Ce serait une bonne idée que de créer un Fonds monétaire africain qui essaierait de mettre les petits pays africains sur un pied d’égalité avec les pays plus avancés et plus riches. L’Afrique ne peut pas encore adopter une monnaie unique comme l’a fait l’Europe parce que cela implique une grande intégration politique. Mais ils pourraient établir une zone de taux de change fixe ancré sur une monnaie africaine liée soit à l’euro ou au dollar soit à un panier d’euros et de dollars.

S’agirait-il d’une monnaie existante ou, comme l’écu précurseur de l’euro, serait-ce une monnaie virtuelle ?

Cela devrait être une nouvelle création soutenue par un groupe de pays oeuvrant ensemble — comme le font les pays de la zone du franc CFA. Treize pays d’Afrique de l’Ouest utilisent le franc CFA qui est lié à la zone euro. Cela leur a donné la stabilité et la direction voulues pour leurs politiques monétaires et le panachage de leurs politiques monétaire et fiscale. Il est important pour les pays africains de stabiliser leurs économies, de fixer les taux de change et de faire converger leurs politiques économiques. Et, lorsqu’ils se rapprocheront, cela vaudra la peine de créer une monnaie africaine. Elle leur donnera une politique monétaire commune et un taux d’inflation commun, ce qui serait bénéfique pour le commerce international et l’investissement. Ce n’est pas parfait parce que les problèmes fondamentaux du développement en Afrique ne peuvent pas être résolus par la création d’une monnaie stable. Tout ce qu’un système monétaire peut faire est de créer un environnement stable encourageant la croissance.

Site(s) extérieur(s) cité(s) dans cet article :

Fonds monétaire international (FMI)

http://www.imf.org/

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