Connaissez mieux les marchés à terme

Le producteur de porcs de l’avenir devra s’intéresser aux marchés à terme, mais il devra aussi apprendre à garder la tête froide.
par Marie-Josée Parent, agronome

La tendance est nouvelle pour la plupart des producteurs porcins, mais quelques-uns d’entre eux ont acquis une solide connaissance des marchés à terme depuis plusieurs années déjà. C’est le cas de Raymond Breton, copropriétaire avec son frère Jean- Pierre de l’entreprise Bernard Breton, de Saint-Narcissede- Beaurivage, en Chaudière-Appalaches. Raymond Breton est l’acheteur de grains servant à la fabrication de moulée pour les porcs de l’entreprise et les animaux des clients. Il achète aussi des grains qui sont vendus directement aux producteurs fabriquant leur moulée à la ferme. De plus, il négocie la vente des porcs de l’entreprise sur le marché boursier.

Raymond Breton se décrit comme un passionné des grains. Arrivé à 7 h le matin, il quitte rarement le bureau avant 19 h. Le suivi des prix du marché est pour lui un emploi à temps plein. « J’ai commencé à m’intéresser à la Bourse au début des années 80, se rappelle-t-il. Je ne connaissais rien de tout ça. » Son caractère curieux l’a amené à vouloir comprendre comment était fixé le prix des intrants. Il voulait en savoir toujours plus. À l’époque, il n’était pas seul à s’intéresser au marché boursier puisque quelques autres intégrateurs de la région se lançaient dans cette voie. « J’achetais de tout, même de l’huile », se rappelle Raymond Breton. Il était tombé dans le piège de la spéculation (voir l’encadré Le piège). Mais, après quelques mois et des pertes monétaires importantes, il a tôt-fait de revenir sur terre.

« Je pensais tout connaître », se rappelle-t-il. Aujourd’hui, après plus de 25 ans, il dit en avoir encore à apprendre. Ses transactions sont moins nombreuses, mais plus ciblées. Le nombre de produits négociés a diminué drastiquement. Deux types de produits sont négociés : les grains et les porcs. « Mon rôle, comme producteur de porcs, est de prendre une double police d’assurance », explique-t-il. D’un côté, il achète des grains et autres intrants au plus bas prix possible pour la fabrication de la moulée. De l’autre, il essaie d’avoir le meilleur prix possible pour son porc. « Il faut que je protège mon coût de production », insiste-t-il.

L’essentiel est de faire de la contrepartie, cette opération par laquelle il est possible de se protéger des fluctuations des marchés à l’aide de la bourse en vendant ou en achetant, selon le cas, le produit que l’on désire physiquement négocier. Sans bien physique à vendre ou à acheter, l’opération devient ce qu’on appelle de la spéculation.

L’importance de se faire conseiller

Ce n’est pas aussi simple que ça peut en avoir l’air. Le producteur de porcs rêve d’acheter ses grains au plus bas prix possible et de vendre ses porcs au meilleur prix. Mais les fluctuations sont fréquentes et nul ne connaît l’avenir. « Il y a beaucoup d’émotions là-dedans, raconte Raymond Breton. Il faut toujours quelqu’un pour nous conseiller, mais si ça tourne mal, ce n’est pas la faute de l’autre, parce que c’est nous qui avons pris la décision finale. »

Et de l’aide, Raymond Breton en a. En premier lieu, au sein de l’entreprise, il ne prend pas seul les décisions. Il y a chez Bernard Breton ce qu’ils appellent le « comité grains ». Raymond Breton et le directeur général Gilles Robichaud se rencontrent chaque semaine pour évaluer les positions à prendre et les risques que l’entreprise peut assumer.

Raymond Breton travaille aussi avec un courtier pour les grains et un autre pour les porcs. Il est abonné à différents services d’information sur les marchés, comme ceux qui sont offerts au Québec par RBC et par ScotiaMcLeod, ainsi que par d’autres services américains. De plus, il s’est monté un réseau avec des clients qui suivent également les marchés boursiers. Entre eux, ils échangent sur les meilleurs moments pour acheter des grains ou vendre leurs porcs. Et puis, il lit les différents rapports qui sont publiés chaque semaine ou chaque mois sur l’état des stocks, des récoltes, des semis… Il analyse l’impact sur les marchés à terme de chaque nouvelle.

« En peu de temps, on peut passer d’une situation très payante à déficitaire et vice-versa, explique-t-il. Aujourd’hui, les nouvelles voyagent très vite. » C’est seulement quand le prix est redescendu qu’on sait que nous étions au sommet. Raymond Breton est du genre à vouloir obtenir la dernière cenne et ça lui joue des tours. Pour éviter les désagréments de la Bourse, Raymond Breton, comme tous les contrepartistes qui se respectent, achète par tranche. « Plus le prix du porc augmente, plus je vends », explique-t-il.

Et, plus le prix du grain diminue, plus il achète. Mais à l’heure actuelle, la tendance est plutôt à la hausse. « Quand je suis rentré chez moi vendredi dernier, j’avais le goût de brailler », se rappelle-t-il. Ce jour-là, le prix du maïs avait fait un bond de 6 $ la tonne métrique et le soya de 17 $. Avec le volume important pour nourrir les porcs produits par l’entreprise, la moulée produite pour les clients et les grains négociés, sans connaître le volume total, vous pouvez imaginer la pression monétaire.

Depuis le mois d’août, plusieurs facteurs expliquent la hausse des grains. Avec la sécheresse de l’été dernier, la Russie a décrété un embargo sur les exportations. Les États-Unis exportent plus qu’avant. La récolte a commencé et elle est moins bonne que prévu. Le dollar canadien fluctue : si le dollar est à la baisse, le prix des grains augmente. Si le dollar canadien grimpe, le prix des grains diminue. Raymond Breton précise qu’il y a tellement d’éléments, comme les fonds communs de placement, qu’il devient impossible de prévoir l’avenir.

« Les fermes sont plus grosses et certains producteurs de porcs commencent à négocier en Bourse », constate Raymond Breton. Il croit d’ailleurs que c’est la voie de l’avenir pour les producteurs qui veulent demeurer en production. Mais ne vous imaginez pas que la partie sera facile. « Si c’était aussi facile, on ne se casserait pas la tête avec ça. »

Encadré :Le bon prix
Justin Fortin, de la ferme qui porte son nom à Saint-Isidore, en Beauce, attend d’avoir son prix du porc avant de vendre. Naisseur-finisseur possédant 475 truies et produisant 14 000 porcs annuellement, Justin Fortin négocie ses grains et ses porcs à la Bourse de Chicago. « J’ai commencé avec l’achat de la meunerie en 2000 », raconte-t-il.

Chaque soir, il consacre 20 minutes au suivi des marchés. Il s’informe sur les nouvelles et les marchés. Il regarde la moyenne des dernières années et les fluctuations saisonnières. Il s’informe de la météo dans les régions productrices de grains. Y a-t-il hausse ou baisse dans les exportations ? Le prix du baril de pétrole l’intéresse également puisque le prix du maïs y est lié. Il analyse tout cela et prend des décisions.

« J’achète le grain par strate, dit-il. Si le prix est bon, j’achète 20 % de mes besoins. S’il baisse encore, j’en achète un autre 20 %. Si le prix change, au moins, j’en aurai acheté une partie. Pour le porc, je fais la même chose. » Il recommande de n’acheter ou de ne vendre qu’à un prix qui fait son affaire. « C’est l’expérience qui nous permet de devenir de bons acheteurs, dit-il. Il faut vraiment y consacrer du temps tous les jours. »

Encadré : Le piège
Économiste au Centre de développement du porc du Québec (CDPQ), Michel Morin met en garde les producteurs qui s’initient aux marchés à terme : « La pire chose qui puisse arriver à un producteur qui commence, c’est de faire un coup d’argent. À ce moment-là, il perd de la prudence et il risque de tout perdre la fois suivante. Ça devient de la spéculation. Personne ne peut faire que de bons coups. »

Encadré : Le SGRM nouvelle formule
Après avoir dû fermer le service en 2006 en raison d’un conflit dans un abattoir, la Fédération des producteurs de porcs a rouvert, l’an dernier, le Service de gestion du risque du marché (SGRM). Ce dernier offre dorénavant la possibilité pour le producteur d’acheter un contrat à livraison différée (contrat à terme) plus petit que ceux offerts à Chicago. Le petit producteur peut ainsi sécuriser le prix de son porc sur le marché boursier sans devoir acheter un contrat complet à Chicago. Un contrat à terme pour le porc à Chicago représente 40 000 livres (18 144 kg), ce qui équivaut à environ 200 porcs. La Fédération regroupe ensuite les différents contrats du SGRM pour acheter des contrats à Chicago. Pour simplifier la vie du producteur, le SGRM présente ses contrats en dollar canadien par 100 kg, au lieu du dollar américain par 100 livres (45 kg). « Les producteurs de porcs ont dorénavant deux possibilités, explique l’économiste agricole Charles Gagné, de la Fédération. Ils peuvent passer par un courtier qui achètera un contrat à Chicago pour lui, ou encore, ils achètent via le SGRM. » Charles Gagné précise que tous les producteurs, petits et gros, peuvent utiliser le service. leporcduquebec.com (section producteurs, puis SGRM)

Petit lexique
Marché au comptant : contrat entre un acheteur et un vendeur pour une quantité déterminée d’un bien à un prix déterminé avec une livraison aujourd’hui même.
Marché à terme : contrat entre un acheteur et un vendeur pour une quantité déterminée d’un bien à un prix déterminé, mais pour une livraison à une date déterminée dans l’avenir.
Prix local : prix réellement payé par le producteur.
Prix du contrat à terme : prix fixé à Chicago (pour la plupart des grains et le porc).
Base (ou prime) = prix local – prix du contrat à terme = taux de change + conversion métrique + transport et transbordement + pertes.
Contrepartie : opération par laquelle il est possible de se protéger des fluctuations des marchés à l’aide de la bourse en vendant ou en achetant, selon le cas, le produit que l’on désire physiquement négocier.
Sources : Charles Gagné (FPPQ), Michel Morin (CDPQ), Raymond Breton (Bernard Breton inc.) et Jean-Philippe Boucher (chroniqueur Le Bulletin des agriculteurs). qu’ils appellent le « comité

Exclusivité web
Quelques-uns des meilleurs sites pour suivre les marchés à terme

Sites québécois
Fédération des producteurs de cultures commerciales du Québec (FPCCQ)
www.fpccq.qc.ca
Le Service d’information sur les marchés (SIM) qu’on peut consulter dans la section « Les marchés » de la FPCCQ renferme la base pour tout acheteur ou vendeur de grains au Québec. On y trouve une foule d’informations. Ses rapports quotidiens permettent notamment de suivre les marchés deux fois par jour sur le Web ou par un service de boîte vocale (514-521-1717 ou 1-800-361-1345).

Service de gestion des risques du marché (SGRM)
http://leporcduquebec.com (section producteurs, puis sgrm)
Il s’agit d’un service offert par la Fédération des producteurs de porcs du Québec (www.leporcduquebec.com). Il offre de la formation, de l’information et des transactions sur la mise en marché des porcs.

Grain Wiz
www.grainwiz.com
Site Web francophone traitant d’actualité et d’analyse du marché des grains.

Sites américains (en anglais seulement) :
WASDE : World Agricultural Supply and Demand Estimates
www.usda.gov/oce/commodity/wasde/ (en anglais)
Ce service du USDA (Département de l’Agriculture des États-Unis) produit 12 rapports par année, aux environs du 10 de chaque mois, téléchargeables également sur le site de la FPCCQ.

Agriculture.com
www.agriculture.com

Agweb
www.agweb.com

DTN
www.dtnprogressivefarmer.com/dtnag

Inside Futures
www.insidefutures.com

ADM Financial Services
www.archerfinancials.com

Sites des bourses (en anglais seulement) :
Bourse de Chicago
www.cmegroup.com/trading/agricultural (en anglais)

Canola canadien
www.theice.com (en anglais)

Autres liens d’intérêt
Les marchés à terme, plus d’une raison de s’y intéresser, conférence de Michel Morin lors de l’Expo-Congrès du porc 2010 www.agrireseau.qc.ca (taper « marchés à terme » dans l’outil de recherche)

(Précédents articles du Bulletin : novembre 2008, page 27, et marché des grains de Jean-Philippe)

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. L’alimentation est la principale dépense des fermes porcines. L’achat de grains sur les marchés à terme permet de réduire ces coûts.
2. Raymond Breton aide ses clients à comprendre les rouages de la contrepartie. « Le nombre de producteurs diminue, dit-il. Si on ne les aide pas, ils ne seront plus là. »
3. La référence mondiale en matière de prix des denrées agricoles est la Bourse de Chicago. Tout se passe dans l’édifice au bout de cette artère.

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