Éleveuse et troupeau ne font qu’un

Après avoir suivi une formation sur la manipulation des vaches sans stress, Line Therrien en est devenue une adepte.
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de décembre 2010

par Marie-Josée Parent, agronome

En cette journée d’automne à la ferme des Trois Vallons, de Saint-Christophe-d’Arthabaska, dans les Bois-Francs, Line Therrien prépare ses animaux à la venue de l’équipe  du Bulletin. Notre objectif est de la filmer et de la photographier lors de la manipulation de ses bovins. Afin de démontrer toute la force de la technique, elle choisit un déplacement qu’elle n’a jamais effectué avec ses animaux : diriger huit veaux vers l’intérieur de l’étable. En trois minutes et avec seulement quelques manoeuvres, l’objectif est atteint. Sans stress pour les animaux !

« Le vrai truc dans tout ça, c’est la patience », explique Line Therrien. Il y a trois ans, cette propriétaire d’un troupeau de 75 vaches a suivi une formation avec le technicien agricole et consultant Jocelyn Jacob. Une nouvelle visite à la ferme par le formateur l’an dernier lui a permis d’apprendre d’autres petits trucs. Mais le secret  pour posséder la technique, c’est la pratique.

Lorsque Line Therrien ouvre la barrière d’accès à l’étable, les veaux sont calmes. Habituée de parler constamment à ses animaux, cette fois-ci, elle se tait. « Si je parle, je  vais les distraire parce que je fais deux choses à la fois : parler et bouger », dit-elle. C’est pourquoi elle marche avec les mains derrière le dos. En se tenant derrière eux,
elle les éloigne doucement de la barrière. L’important n’est pas de les diriger directement où l’on veut, mais de penser en fonction de l’animal tout en gardant l’objectif final en tête.

En faisant le tour de la cour d’exercice, elle les dirige tranquillement vers l’accès à l’étable. Au moment d’arriver près de l’objectif, les animaux veulent continuer leur chemin. Afin de les arrêter et de leur montrer la voie vers l’étable, Line prolonge la barrière par sa présence. Suivant la réaction des animaux, elle s’éloigne de la barrière, puis s’en approche. Un veau semble prêt à entrer. Line se concentre sur celui-ci. Une fois qu’il s’engouffre dans l’étable, les autres suivent.

Tout est une question de psychologie animale. « Le principe, c’est de faire du renforcement positif, explique Jocelyn Jacob. Il faut s’arranger pour que l’animal gagne. »

Apprentissage
Line Therrien ne veut pas associer manipulation et douleur. Ainsi, pour initier ses animaux au corral et à la balance, elle ne le fait jamais un jour d’injection. Le premier déplacement est réservé à la pesée. Si un animal s’énerve, elle le laisse se calmer avant de le laisser sortir. « Je ne veux pas qu’il se dise, “je vais m’énerver, comme ça elle va me faire sortir” », dit-elle.

« Elle est très proche de ses animaux, explique Jocelyn Jacob. Pour un projet sur une autre ferme, ça m’avait pris une journée complète pour peser seulement cinq veaux. Chez elle, j’ai eu besoin de seulement une demi-heure. »

La patience a toutefois son prix. « Le temps ne compte pas », explique Jocelyn Jacob. Selon la manoeuvre à réaliser, le déplacement peut être plus ardu. « L’autre jour, j’ai voulu en sortir un du pâturage, se souvient Line Therrien. Il ne voulait rien savoir. J’ai finalement décidé de le laisser là et de me reprendre le lendemain. »

L’animal ne comprend pas toujours ce que l’on veut de lui. Ce fut le cas notamment lorsque Line a voulu sortir un groupe de veaux d’un pâturage par un accès qu’ils ne connaissaient pas. La clôture électrique est retirée, mais le ponceau n’est pas visible avec toute cette herbe. L’espace à couvrir par l’éleveuse est aussi plus grand qu’une cour d’exercice. La forte dénivellation rend le défi encore plus grand.

Pas suffisamment rapide pour arrêter les veaux lorsqu’ils passent devant l’accès à la sortie, Line doit se reprendre. Le danger est de s’impatienter. Auquel cas, les animaux vont le sentir et ne voudront plus coopérer. Line Therrien change de stratégie. Au lieu de diriger tout le groupe, elle se concentre sur deux veaux plus âgés qui ont déjà  fréquenté le passage. L’idée est bonne, car un premier accepte de traverser le ponceau. Le deuxième suit de près. Puis, les autres comprennent que c’est de l’autre côté de la clôture que ça se  passe.

Changement de mentalité
« Le plus difficile est de ne pas parler parce que je parle constamment à mes animaux, raconte Line Therrien. C’est pour ça que je mets les mains dans le dos. » Apprendre à  manipuler les animaux sans stress nous oblige à changer notre relation avec les animaux. « Ça prend du temps à implanter cette mentalité-là », explique Jocelyn  Jacob. Certaines personnes sont plus réceptives, comme Line Therrien. L’effort est toutefois récompensé et plus l’éleveur maîtrise la technique, plus il a de la facilité à l’appliquer. Il devient le leader du troupeau.

Encadré : Nos voisins sont maîtres en la matière
Les Américains ont deux maîtres en manipulation sans stress du bétail. Bud Williams a mis sur pied, avec sa femme Eunice, une école sur la manipulation sans stress du  bétail. Septuagénaire, il est moins actif, mais ses élèves sont passés maîtres en la matière. C’est le cas de Lynn Locatelli qui a offert une journée de formation au Québec en  2006. C’est lors de cette journée que Jocelyn Jacob s’est intéressé à la manipulation sans stress des animaux. Il a, par la suite, monté une formation qui a été offerte dans  différentes régions de la province. Aux États-Unis et dans le Canada anglophone, la manipulation des animaux à la méthode Bud Williams est un argument de vente,  autant pour la vente de sujets que pour la viande. C’est un indice de respect du bienêtre animal.

« Bud Williams explique que l’animal se sent comme une proie, indique Jocelyn Jacob. Il faut respecter son comportement naturel. Il ne faut pas utiliser la force. Si un  bâton électrique a été utilisé, ce sera plus difficile par la suite. C’est une technique qui est plus longue parce qu’on fait le dressage des animaux en même temps. Une fois que les animaux ont compris qu’on n’est pas un prédateur, ils nous voient comme le leader du troupeau. »

Autiste, Temple Grandin a utilisé sa grande sensibilité et sa connaissance de la psychologie animale pour mettre au point des installations sans danger pour l’humain qui respectent l’animal. Elle est professeure en science animale à l’Université de l’État du Colorado. Elle a écrit plusieurs livres sur la manipulation du bétail, en plus de  développer les bases scientifiques de l’approche élaborée par Bud Williams. Elle a aussi conçu un corral qui respecte cette philosophie. Un film racontant sa vie est sorti en début d’année 2010. Il est intitulé tout simplement Temple Grandin.

Encadré : Les trois types de bovins
« Il y a trois sortes de bovins, explique Jocelyn Jacob. Les leaders, les membres et les délinquants. Il faut travailler avec les leaders. Les membres vont suivre. Ensuite, on  pourra s’occuper des délinquants. »

Encadré : Plus d’informations :
www.agrireseau.qc.ca
Croquis d’un corral de type «Bud Box» et quelques points facilitant la manipulation, Jocelyn Jacob, Richard Leblanc et Véronique Poulin, disponible sur Agri-Réseau.
www.lebulletin.com (archives)
Le cow-boy et son bétail, portrait de Bud Williams, Marie-Josée Parent, Le Bulletin des agriculteurs, novembre 2006, page 42.
http://stockmanship.com (en anglais seulement)
L’Américain Bud Williams et sa femme Eunice dirigent une école reconnue sur la manipulation du bétail. Ils enseignent la manipulation sans stress des animaux  d’élevage avec l’aide de chiens bergers ou de chevaux.
www.grandin.com (en anglais seulement)
L’Américaine Temple Grandin a développé une sensibilité envers les animaux. Elle a mieux fait connaître le mode de pensée des vaches et a développé des corrals pour les  stimuler à circuler.

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé

1. Productrice vache-veau depuis 12 ans, Line Therrien est devenue une véritable passionnée de la manipulation des animaux depuis qu’elle a suivi une formation sur le  sujet, il y a trois ans. de la manipulation des animaux depuis qu’elle a suivi une  formation sur le sujet, il y a trois ans.
2. La patience est de rigueur lorsqu’on veut diriger un troupeau vers un point précis. Line Therrien doit faire passer ce groupe de veaux sur ce ponceau que les animaux n’ont jamais emprunté, sauf deux d’entre eux.
3. Lorsque le groupe s’enfuit, c’est sur ces deux-là que Line Therrien se concentre.
4. Lorsqu’ils traversent enfin, les autres suivent.
5. Le site Web du Bulletin présente une vidéo des veaux qui entrent pour la première fois  de leur vie dans l’étable. Line Therrien ouvre la barrière et la place, afin de montrer aux animaux le chemin vers l’intérieur de la bâtisse.
6. Silencieuse, Line marche doucement derrière les animaux tout en maintenant ses mains derrière son dos. L’objectif est de les laisser avancer à leur rythme.
7. Lorsqu’ils approchent de l’accès à l’étable, Line se déplace, pour leur éviter de tourner  autour du parc d’exercice, et se concentre sur l’animal le plus près de l’accès.
8. Une fois que celui-ci entre, les autres suivent. En peu de temps et d’efforts, les sujets entrent dans l’étable où de la moulée leur est servie. De cette façon, ils en garderont une expérience positive.
9. Jocelyn Jacob a visité Line Therrien à l’été 2009 et lui a montré d’autres petits trucs.  Lorsqu’on écoute Line Therrien, on se rend compte que le consultant est devenu un  mentor pour elle.

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