Virage 100 % robots

La ferme Landrynoise de Saint-Albert, dans les Bois-Francs, a cassé son salon de traite pour le remplacer par des robots. Elle en comptait déjà 10, elle en a maintenant 19.
par Marie-Josée Parent, agronome

Opérer la plus imposante ferme laitière de la province apporte son lot de défis. Le plus important est sans aucun doute la maind’oeuvre. C’est justement dans le but de réduire la dépendance à cette ressource que la famille Landry a décidé de n’opérer qu’avec des robots de traite. « Je n’étais plus capable de composer avec un employé qui m’annonçait à 3 h, le vendredi après-midi, qu’il ne pourrait pas faire la traite du soir », raconte Daniel Landry, l’un des propriétaires de l’entreprise avec ses frères Éric et Carl, ainsi que leur père Jean-Marie.

De 1963, alors que Jean-Marie Landry achetait ses premières vaches, à aujourd’hui, la ferme Landrynoise est passée d’une quinzaine de vaches à près de 1100. Elle est depuis de nombreuses années la plus imposante ferme laitière du Québec. Jusqu’à l’an dernier, ses vaches regroupées en deux étables étaient traites dans un salon de traite (depuis 1985) ou dans des robots (depuis 2004). Les Landry savaient donc à quoi s’attendre lorsqu’ils ont décidé de ne traire qu’avec des robots.

Au départ, il était question de garder le salon de traite pour les vaches réticentes à utiliser le robot, mais la transition s’est déroulée si facilement que le salon de traite a fait place à un dix-neuvième robot. Seules deux vaches ont été sacrifiées. C’est bien connu, les vaches doivent s’habituer à utiliser le robot. Une vache n’a jamais réussi à s’adapter alors que l’autre avait des trayons trop collés pour utiliser le robot.

En novembre et décembre 2009, au site de production 1, dix robots de nouvelle génération, des Lely A3 Next ont remplacé les A2 Évolution. Au site de production 2, les robots ont été installés graduellement pour donner le temps de faire les installations et d’apprendre aux vaches à utiliser les robots. Quatre ont été installés en janvier 2010, puis quatre autres en mars. Les vaches s’étant acclimatées facilement, les Landry ont finalement décidé de démolir le salon de traite et d’installer un dix-neuvième robot. Son rôle est particulier : traiter et traire les vaches en début de lactation, ainsi que celles qui ne peuvent produire du lait kasher, la spécialité de la ferme. Selon les rites du judaïsme, seules certaines vaches sont admises dans la production de ce lait béni (voir encadré Du lait pour les Juifs p.41).

Moins d’employés, plus de rendement
La robotique avait deux buts : réduire les problèmes de main-d’oeuvre et uniformiser les méthodes de traite. « En dernier, ça nous prenait huit personnes pour faire la traite, raconte Daniel Landry. Certaines ne respectaient pas nos méthodes. J’aime mieux un robot qui m’appelle la nuit qu’un gars qui me dit 15 minutes avant la traite qu’il ne pourra pas la faire. » Chez les candidats, les Landry recherchent l’autonomie, la débrouillardise et le sens du travail bien fait. Même si les salaires sont intéressants, les bons candidats sont de plus en plus difficiles à trouver.

« Les vaches sont pas mal plus calmes qu’avant, continue Daniel. Il m’arrivait avant d’être sur mon patio et d’entendre les employés crier après les vaches durant la traite. Maintenant, tout ce que j’entends, c’est le bruit des robots. » Et les vaches donnent plus de lait. Avant, avec le salon de traite, elles donnaient 28 litres par jour en moyenne, alors qu’au robot, elles en donnaient 32. Maintenant, elles sont rendues à 34 litres par jour.

Il faut dire toutefois que les robots de traite ne sont pas les seuls responsables de cette augmentation. En juillet 2009, la ferme Landrynoise s’est dotée, pour chaque site de production, d’un petit robot, le Juno de Lely. Celui-ci repousse constamment les aliments vers les vaches. « La vache peut manger la totalité de son repas calculé, ce qui augmente la production de lait par vache, explique Daniel Landry. Ça nous a pris trois mois pour rentabiliser le Juno. » De surcroît, l’engin fait sa tâche dans le respect de l’animal. La gratte fixée au petit tracteur qui bute le museau des vaches, c’est fini !

Plus performants, moins d’eau
Une question doit vous brûler les lèvres : pourquoi avoir remplacé les dix robots existants ? « Toutes les composantes ont été repensées, précise Daniel. On trait maintenant 10 % plus de vaches par robot comparativement à la version précédente. Autre élément : ils consomment moins d’eau. On l’a vu tout de suite à la séparation du fumier. »

Oui, les robots ont besoin d’entretien. « Les robots, c’est comme les autos, il faut apprivoiser la machine et ça prend un minimum d’entretien », indique Daniel. Un entretien toutefois qui vaut 100 fois la gestion de personnel dans un salon de traite.

Encadré : Du lait pour les Juifs
Deux rabbins habitent en permanence à la ferme Landrynoise. Bienvenue à la ferme productrice de lait kasher pour la communauté juive du Québec ! L’aventure a débuté en 1990. La communauté juive demandait alors à la Fédération des producteurs de lait du Québec de lui trouver une ferme qui pourrait produire un volume suffisamment grand pour fournir toute la communauté. Puisque les rabbins devaient contrôler toute la chaîne de production, de la ferme à la laiterie, il était plus simple de ne faire affaire qu’avec une entreprise. À l’époque, la ferme Landrynoise possédait 450 vaches et elle était la seule ferme laitière du Québec à faire son transport de lait. Les deux parties ont donc été mises en contact.

« C’est 65 % du volume total de notre lait qui est certifié kasher », explique Daniel Landry. Ses quelque 1100 vaches produisent un total annuel de 11,7 millions de litres. Le lait kasher représente donc un volume de 7,6 millions de litres.

Qu’a-t-il de si particulier ce lait ? « Les rabbins bénissent les bassins, les vaches et les aliments, raconte Daniel Landry. Les seules vaches dont le lait ne peut pas être kasher sont les vaches qui ont été modifiées cliniquement. » Ainsi, une vache qui a subi une chirurgie, une césarienne ou un déplacement de caillette est écartée. Voici comment le Petit Larousse définit l’adjectif invariable kasher, casher ou cachère : « S e dit d’un aliment (viande, notamment) conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme, ainsi que du lieu où il est préparé ou vendu. » Le rabbin, quant à lui, est le « chef religieux, guide spirituel et ministre du culte d’une communauté juive ».

La petite histoire de la ferme Landrynoise

* 1962: Originaire de Saint-Bruno-de-Kamouraska, Jean-Marie Landry achète une petite ferme à Saint-Albert, dans les Bois-Francs.
* 1963: Jean-Marie achète ses premières vaches.
* 1985: Le troupeau compte 250 vaches. Un incendie détruit l’étable et décime le troupeau. Une nouvelle étable à stabulation libre avec salle de traite double 8 voit le jour. L’aîné, Daniel, fait son entrée dans l’entreprise. Suivront, dans l’ordre, Yves, Éric et Carl. Yves s’est retiré, mais les autres frères demeurent.
* 1988: Un salon de traite double 18 en parallèle regroupant un total de 36 unités remplace le double 8 afin de combler le troupeau de 400 vaches.
* 1989: Acquisition du transport de lait.
* 1990: Début de la production de lait kasher. L’entreprise compte 450 vaches.
* 1998: Construction d’une première étable pour les taures.
* 2000: Construction de la deuxième étable pour les taures.
* 2001: Le salon de traite double 18 en parallèle est modifié en double 24 en parallèle.
* 2002: Début des trois traites par jour.
* 2003: Le troupeau compte 800 vaches. La construction d’une nouvelle étable pour les vaches en stabulation libre débute. La robotique est envisagée.
* 2004: En février, dix robots sont mis en fonction dans la nouvelle étable pour 599 vaches. L’intérieur de l’étable construite en 1985 est refait.
* 2006: Le troupeau compte 1050 vaches réparties en deux étables.
* 2007: Construction de l’étable pour vaches taries.
* 2008: Construction d’une étable pour veaux avec soigneurs automatiques.
* 2009: Les dix robots de la nouvelle étable sont remplacés par une nouvelle génération.
* 2010: Le salon de traite de l’étable construite en 1985 est démoli et neuf robots de traite y sont installés. Le troupeau compte tout près de 1100 vaches.

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. La ferme Landrynoise, la plus imposante ferme laitière de la province ne trait plus les vaches qu’avec des robots. Le site de production 2 renfermait un salon de traite double 24 en parallèle qui a fait place à neuf robots.
2. Tous les robots sont en circuit par système informatique. Dans le bureau qui surplombe le site de production 1, Daniel regarde les performances enregistrées à chacun des robots. Il peut aussi consulter le tout de son ordinateur à la maison et d’un autre ordinateur à la ferme. Les employés ont accès aux mêmes données. Il est ainsi plus facile d’identifier un robot qui fait défaut ou une vache à surveiller.
3. L’enfilade des dix robots de traite du site de production 1 est impressionnante. Un long passage laisse entrevoir l’espace où sont positionnés tous les robots.
4. Chacun des deux sites de production des vaches en lactation est divisé en quatre sections, un groupe de vaches par section. Le site 2 a un 5e groupe pour le parc-hôpital et les vaches non kasher.
5. L’aîné de la famille, Daniel est le secrétaire. C’est lui qui voit à la qualité du lait, au bon fonctionnement de la robotique et aux bâtiments. Retraité, Jean-Marie est toujours actionnaire. C’est le grand négociateur et l’homme d’expérience. Le cadet, Carl, est le président de la compagnie. Il s’occupe de la gestion et des champs. Vice-président, Éric s’occupe des relations avec la communauté juive, du transport du lait et de la flotte de camions.

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