Aux grands pouvoirs les grandes responsabilités

Déjà plusieurs années qu’on a fait un virage environnemental sur la ferme. En fait, on agit en optimisant toutes les ressources à notre disposition pour produire plus, nourrir plus de gens avec le minimum d’intrants.

On a changé nos méthodes culturales, amélioré la qualité de nos sols, diminué nos émissions de gaz effet de serre, augmenté les populations de microorganismes dans nos sols. En plus de mettre en place des mesures pour éviter l’érosion, de monter un plan de fertilisation intégré sans oublier d’augmenter la biodiversité (plus de cultures, plus de rotations, des bandes riveraines fleuries, des plantations d’arbres). On récolte des soyas non-OGM et des blés spécifiques pour répondre aux besoins des boulangeries et des transformateurs. On produit des petits pois pour Bonduelle. Nos hybrides de maïs sont sélectionnés par rapport à leurs performances et leur résistance aux maladies naturelles.

Trop souvent, je sens de doubles messages. Les gens veulent une agriculture locale, mais avec les prix de l’importation. J’essaie de rester une ferme familiale, mais je dois compétitionner les plus grands de ce monde. On souhaite une agriculture plus verte, mais je dois gérer les plaintes quant aux odeurs d’épandage des fertilisants organiques. On veut des prix libres quand ils sont fixes et des prix fixes quand ils sont libres! Aller vers le sans gluten, mais je dois éliminer plusieurs autres cultures.

Coup donc, cultiver la biodiversité n’est pas si facile. Ah oui, je pourrais passer bio pour obtenir de meilleurs prix. Quand j’y pense, nos grands-parents agriculteurs étaient tous bio avant les années 70! La majorité d’entre eux ont vendu leur ferme parce que le revenu en usine était meilleur! En plus, aujourd’hui, un grand nombre d’enfants n’ont pas le minimum dans leur boîte à lunch et les grands organismes de charité ne fournissent pas à la demande pour nourrir les plus démunis. Je ne crois pas que les gens veulent d’un panier d’épicerie à deux vitesses, deux budgets!

Quand je réalise que dans ma belle MRC, on investit un gros 5000$ pour protéger le lac St-Pierre et encourager les agriculteurs à intervenir sur leurs cours d’eau. L’année suivante, le gros budget est coupé! Ça sent la grande motivation! On veut garder un pourcentage minimum de forêt. Résultat : il est interdit de bûcher en zone rurale, mais en zone urbaine, on peut couper pratiquement à notre guise. Dans ce temps-là, je me sens comme le tapis d’entrée sur lequel tout le monde s’essuie les pieds. Et quand ça ne sent pas bon, ben c’est de sa faute! On le brasse, on le secoue! Si ça ne fait pas, ce n’est pas grave, on le jette dehors pour le chien et on en achète un tout neuf!

C’est à la mode ces temps-ci de parler du panier d’épicerie du consommateur québécois qui ne cesse d’augmenter. Bizarre, mais je ne vois pas de meilleurs prix sur ma ferme. Je me rappelle encore la crise alimentaire 2009-2010. L’industrie a augmenté le prix du pain et autres produits prétextant que les prix aux agriculteurs avaient explosé. Cher consommateur, avez-vous vu votre pain baisser depuis ce temps? Mon blé est à 50 % de rabais. Probablement qu’en plus le sac est plus petit pour le même prix! Quand je pense que seulement 100 grammes de mon soya non-OGM sert à fabriquer un litre de boisson de soya. Que mon boucher local reçoit 50 % de la facture totale en deux heures de travail pour un porc que j’ai élevé et nourri pendant quatre mois!

Je me vois encore il y a quelques années expliquer aux commissaires de la Régie des marchés agricoles que dans un pot de cornichons à 2,87$, il y avait 0,08 $ de mes cornichons dedans. « On veut donner un salaire un peu plus décent à nos cueilleurs. Est-ce que demander 10 % d’augmentation sur 0,08 $ de cornichons va détruire l’industrie? »

J’ai encore en tête la phrase d’un conférencier au dernier Rendez-vous végétal. « Vous les trouvez peut-être exigeants et fatigants, mais au final le consommateur a toujours raison! Il détient le pouvoir » J’en suis bien conscient, mais avec les grands pouvoirs viennent les grandes responsabilités. J’ai souvent l’impression que les désirs progressent plus vite que ce que je peux faire pour améliorer les choses.

Je sens que plusieurs vont en profiter pour souhaiter de nouvelles façons de faire ou de voir autour de la chaîne alimentaire. On aura besoin encore plus de soutien, d’accompagnement et d’engagement des gens autour de nous si on veut terminer gagnant-gagnant.

J’espère que ce sommet ne se contentera pas de faire de la haute voltige en regardant au loin pendant qu’on marche sur le tapis!

à propos de l'auteur

Agriculteur et collaborateur

Paul Caplette

Paul Caplette est passionné d’agriculture. Sur la ferme qu’il gère avec son frère en Montérégie-Est, il se plaît à se mettre au défi et à expérimenter de nouvelles techniques. C’est avec enthousiasme qu’il partage ses résultats sur son blogue Profession agriculteur.

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