Le Gargantua chinois peut-il se passer du porc canadien?

Les autorités chinoises ont bloqué les exportations de toutes les viandes canadiennes

Gargantua, célèbre personnage littéraire par sa taille et son appétit démesuré, décrit bien la Chine. Le pays abrite la moitié de la population porcine de la planète soit 500 millions de bêtes. Les Chinois, qui célèbrent 2019 sous le signe de « L’année du porc », en sont très friands. La viande de porc représente plus de 60 % de toutes les viandes consommées par le peuple chinois. Mais les festivités risquent de mal tourner, à cause du manque de cette viande prisée.

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C’est qu’en quelques mois, la peste porcine africaine (PPA) a décimé le cheptel porcin chinois. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avance une perte de stock de 20 %. D’autres avancent une perte plus importante jusqu’à 150 millions de bêtes infectées. Personne ne le sait vraiment. Ce que l’on sait, c’est qu’il n’existe aucun vaccin contre ce virus létal qui s’est propagé comme une traînée de poudre dans l’Empire du Milieu.

La maladie, extrêmement contagieuse, se transmet par contact entre les porcs, les surfaces infectées lors du transport et du débitage des carcasses, ou encore par l’emploi de moulées contaminées servies aux animaux qui contiennent de la viande de porc infecté.

Ce que l’on soupçonne aussi, c’est que les autorités chinoises, peu reconnues pour leur transparence, ont été longues avant de réagir pour juguler la maladie. Celle-ci couvait sans doute depuis de nombreuses années sans qu’elle soit « officiellement » déclarée en août 2018. Ces mêmes autorités vont dorénavant rafler les tablettes et les frigos du monde entier pour éviter une flambée déjà amorcée du prix de la viande de porc.

Là encore, les chiffres sont à prendre avec des baguettes. Les Chinois devraient importer deux millions de tonnes de viande de porc d’ici la fin 2019. Mais en 2020-2021, selon une source, le déficit de la Chine pourrait bondir à 15 millions de tonnes, c’est près de deux fois l’actuel commerce mondial de viande de porc?! Tous les pays exportateurs réunis ne peuvent répondre à cette demande colossale.

Malgré le ton belliqueux du président américain Donald Trump et sa guerre commerciale déclarée à la Chine, celle-ci s’approvisionne en viande de porc chez l’Oncle Sam, notamment par le biais de l’entreprise sino-américaine Smithfield-WH Group. Smithfield, le plus gros producteur de porc au monde, basé en Caroline du Nord, a été acquis en 2013 au coût de 4,7 G$ US par le groupe chinois WH Group.

Les Chinois, qui ont une vision commerciale à long terme, ont acheté le Goliath américain pour sécuriser leur approvisionnement. Il y a fort à parier que les investisseurs chinois scrutent les entreprises porcines au peigne fin du Brésil au Chili, en passant par l’Europe, la Russie, le Vietnam voire même au Canada pour la même raison.

Tout comme avec les États-Unis, les relations entre le Canada et la Chine sont loin d’être au beau fixe. L’arrestation à Vancouver en décembre dernier de Meng Wanzhou, la directrice financière de Huawei, la multinationale et joyau chinois de l’électronique et des communications, et les discours sur les droits de l’homme du premier ministre Justin Trudeau ont hérissé les poils des autorités chinoises.

Celles-ci ont répliqué, entre autres, en bloquant les exportations canadiennes de graines de canola, le plus gros marché d’exportation des producteurs canadiens évalué à plusieurs milliards de dollars. Et avant la rencontre du G20, les 28 et 29 juin derniers à Osaka au Japon, elles ont bloqué les exportations de toutes les viandes canadiennes.

La Chine est le deuxième marché d’exportation canadienne de viande de porc et le cinquième marché pour la viande de bœuf. Cela fait mal. En 2018, la valeur des exportations canadiennes de viande de porc se chiffrait à 514,3 M $ dont 283 M $ en provenance du Québec. Pékin invoque de faux certificats vétérinaires canadiens qui auraient permis la contrebande de viande de porc contenant des traces de ractopamine, un additif alimentaire interdit en Chine. D’où provient cette viande? Qui a tronqué les certificats? Une enquête conjointe entre les autorités chinoise et canadienne est en cours. Mais elle risque de s’étirer longtemps.

Combien de temps? Personne ne le sait. Mais on se doute que si l’affaire Huawei se réglait à la faveur de la Chine, celle-ci ouvrirait rapidement ses portes aux exportations agricoles canadiennes, la viande de porc en particulier. Sinon, le Gargantua chinois, privé de son mets préféré en cette année de célébration, risque de grogner très fort.

Ce texte est une mise à jour de la chronique Zoom sur l’économie publiée en page 8 du Bulletin des agriculteurs, édition juillet-août 2019.

à propos de l'auteur

Journaliste et agroéconomiste

Nicolas Mesly est agroéconomiste et journaliste pigiste spécialisé dans les enjeux agroalimentaires. Il couvre les grandes cultures pour Le Bulletin des agriculteurs.

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