Des semis inquiétants aux États-Unis!

Jean-Philippe Boucher agr., MBA - [email protected]

Le département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) a présenté vendredi dernier son rapport très attendu sur les intentions des ensemencements des producteurs américains cette année. Et si, sur le fond, les résultats présentés ont été conformes aux attentes, dans les faits ils ont aussi été très surprenants et inquiétants.

Côté maïs, on parle de superficies incroyables de 95,9 millions d’acres, du jamais vue depuis 75 ans!! C’est énorme et surtout très inquiétant à mon avis. Pourquoi? Et bien c’est qu’au bas mot, si dame nature le veut, la production américaine de maïs pourrait bondir de 314 millions de tonnes cette année à potentiellement près de 350-360 millions de tonnes l’automne prochain, une hausse annuelle de production remarquable de 10-15 %.

Bien sûr, ce n’est pas la 1re fois que nous assistons à des hausses de production de maïs aussi prononcée aux États-Unis. Au cours des 20 dernières années, en 5 autres occasions c’est arrivé : 2006-2007 (+23%), 2003-2004 (+17 %), 2002-2003 (12%), 1995-1996 (+25%) et 1993-1994 (+60%).  Et ce qui est intéressant de constater, c’est qu’à l’exception de 2003-2004 et 2006-07, dans tous les cas ces hausses importantes ont été accompagnées d’un recul marqué du prix du maïs dans l’année suivante, ce qui n’est pas si surprenant bien entendu.

Certains me diront cependant que cette année pourrait être différente, car le prix actuel très intéressant du soya devrait amener certainement plusieurs producteurs américains à changer leurs intentions d’ensemencement du maïs au soya dans les prochaines semaines. Possible…

Mais encore là, si l’on prend le temps de décortiqué quelques données historiques, la réalité est qu’il serait tout de même très surprenant d’assister à un changement d’intention d’ensemencement drastique du maïs au soya.

Si l’on jette un coup d’œil sur l’écart entre les intentions de semi des producteurs américains tel qu’annoncé par le USDA chaque année à la fin mars, et les ensemencements réels tel que confirmé dans le rapport d’acréage de la fin juin (voir graphique), on constate rapidement en fait qu’au cours des 10 dernières années, seulement en 3 occasions les semis de maïs auront reculé. Et de ces 3 occasions, de mémoire, 2 sont les deux derniers printemps que nous avons connu qui, nous le savons très bien, auront été très difficiles avec de mauvaises conditions météorologiques pour les semis.

Bref, même si on ne peut jamais prendre pour acquis le passé, la réalité est qu’il serait certainement exceptionnel de voir les producteurs américains changer leurs semis du maïs au soya de manière vraiment importante. De plus, concrètement, il faudrait vraiment aussi que les conditions météorologiques soient mauvaises pour qu’on assiste à un recul très prononcé des superficies qui seront semées en maïs aux États-Unis cette année, ce qui ne semble d’ailleurs toujours pas non plus se dessiner à l’horizon pour l’instant.

Donc autrement dit, à moins d’imprévu, il ne faudrait pas trop miser pour l’instant sur un prix exceptionnel du maïs l’an prochain. Par contre, côté soya, il y a de quoi avoir un petit sourire en coin bien sûr.

Brièvement, ce qu’a révélé le rapport d’intention d’ensemencement du USDA de vendredi dernier, c’est que les producteurs américains ne semblent pas sur la voie d’en semer autant qu’il le faudrait pour répondre à la demande de l’an prochain. Ceci explique d’ailleurs la forte progression du prix du soya de début de semaine. Mais encore là, prudence…

Car contrairement au maïs, où les États-Unis sont LE principal joueur indiscutable dans le marché, du côté du soya l’Amérique du Sud (Brésil et Argentine) devance bel et bien les États-Unis. Et s’il ne fait aucun doute que cette année leur récolte n’aura pas été au rendez-vous, certains parlent déjà d’intentions d’ensemencements records de soya en Amérique du Sud pour l’automne prochain. Si ceci se confirme, l’ouverture pour profiter d’un prix élevé dans le soya pourrait donc rapidement se refermer dès l’automne prochain, alors que les ensemencements sud-américains confirmeront progressivement une prochaine récolte record de soya… ou non…

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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