Les marchés me surprendront toujours…

Jean-Philippe Boucher agr., MBA jpboucher@live.ca
Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Lundi dernier, lorsque le Département Américain de l’Agriculture (USDA) a révélé une progression record hebdomadaire de 43% des semis américains de maïs, je n’ai pas été très surpris. Pourquoi?!

Pour la même raison que lorsque je parle à des producteurs au Québec, je ne compte plus le nombre d’entres eux qui me confirment avoir changé leur équipement de semis pour plus performant au cours des dernières années. En chiffres, aux États-Unis, il semblerait d’ailleurs aujourd’hui que 40% des producteurs sèment avec un seize rangs, comparativement à seulement 4% il y a 10 ans.

Bref, aucune divination dans l’idée de pouvoir prévoir des semis rapides aux États-Unis, pour autant que Dame Nature veuille bien collaborer, la technologie d’aujourd’hui le permet.

Ce qui m’aura par contre surpris plus qu’un peu je dois dire, c’est la « non réaction » des marchés qui s’en est suivie. En fait sans le cacher, je m’attendais personnellement à un recul assez marqué du prix du maïs de la prochaine récolte à la bourse. Pas nécessairement une chute hors de proportion, mais au moins une ou deux dizaines de cents/boisseau de moins.  Eh bien non…

Après avoir effleuré, il faut quand même le dire, son creux de l’an dernier à près de 5,11 $US/boisseau (201 $US/TM), il a assez rapidement bondi pour aller s’établir autour de 5,30 $US/boisseau (203 $US/TM) au moment d’écrire ses lignes.

Cette réaction, à l’opposée de ce qu’elle aurait dû être à mon avis sur le coup, est d’autant surprenante qu’il y a encore tout juste trois semaines, les marchés n’auront pas pour autant hésité à bondir de plus de 0,30 $US/boisseau à la hausse lorsque le USDA avait confirmé un retard inquiétant dans les semis américains.

Maintenant que le feu est éteint, pourquoi le prix du maïs de la prochaine récolte garde-t-il toujours le cap? N’avons-nous pas une récolte américaine imposante qui se confirme de plus en plus finalement?

Il semblerait bien en fait qu’aux yeux des marchés, la partie ne soit tout simplement pas encore gagnée d’avance. C’est bien sûr surtout une question avant tout d’incertitudes météorologiques alors que la saison n’en est qu’à ses débuts et que jusqu’ici, il faut bien le reconnaître, les conditions auront été loin d’être idéales dans le Midwest américain.

Mais, pour plusieurs, le contexte que nous connaissons cette année n’est pas non plus sans rappeler certaines similitudes avec celui de 2012.

Il reste difficile en effet d’oublier qu’à pareille date l’an dernier nous étions dans ce même type de situation, c’est-à-dire déchiré entre des inventaires serrés aux États-Unis, et des perspectives de récoltes américaines exceptionnelles. Il y avait alors, comme cette année, toutes les bonnes raisons pour justifier des prix fermes d’ici les récoltes, puis beaucoup plus faibles par la suite. Sauf que comme on le sait, ce que peu avaient prévu est survenu.

En l’espace de quelques semaines, avec la sècheresse, les espoirs de récoltes exceptionnelles aux États-Unis auront plutôt cédé place à des inquiétudes de pénurie pour les mois à venir.

Sans qu’il y ait finalement eu de pénurie à proprement parler depuis, il reste donc aujourd’hui difficile de ne pas se rappeler et de ne pas établir des parallèles avec cette suite d’évènements de 2012 qui auront propulsé les prix à des niveaux exceptionnels alors que personne ne s’y attendait. De quoi laisser les marchés un peu plus frileux à l’idée de quitter trop vite le navire cette fois-ci.

Enfin, il faut souligner aussi qu’il existe une sérieuse tiraillade présentement entre les prix de la vieille récolte et ceux de la prochaine. Ceci est vrai dans le maïs, mais encore plus frappant dans le soya comme l’illustrent bien les graphiques qui suivent.

spread mais

spread soyaIl ne faut pas ici chercher de midi à quatorze heures pour comprendre ce qui explique ce phénomène : aux États-Unis le grain se fait tout simplement de plus en plus rare présentement alors qu’il reste de nombreuses semaines avant qu’une « abondante » récolte ne vienne renflouer les coffres. Rien de surprenant alors à ce que les prix « spot » cherchent continuellement à grimper davantage pendant que ceux de l’automne prochain tirent plutôt la couverte de leur côté à la baisse.

Sauf qu’à défaut de pouvoir avoir l’assurance que les prochaines récoltes américaines seront bel et bien à la hauteur des attentes, il semble que le manque de grain qui se fait sentir davantage de semaine en semaine vient insuffler pour l’instant un biais haussier sur l’ensemble du marché.

Il faut par contre se rappeler que tôt ou tard, les prix « spots » et « récoltes » devront se rejoindre d’ici l’automne. Autrement dit, l’un doit baisser et/ou l’autre grimper.

Sachant qu’il y a peu de doute à l’effet qu’il restera peu de grains de disponibles d’ici la récolte aux États-Unis, la question est donc vraiment plutôt ici de savoir quand sera-t-il possible  pour les marchés d’avoir plus d’assurance quant à ce que seront les prochaines récoltes américaines ?

Généralement, le 1er point tournant à ce titre restera toujours les rapports de la fin juin et du début juillet du USDA sur les superficies officiellement semées aux États-Unis et les estimations de récoltes qui s’en suivent. Par la suite, les périodes clés de croissance dans le maïs et soya aux États-Unis ayant lieu à partir de la 2ième de juillet jusqu’à essentiellement la 2ième de août, ce sera alors les bonnes conditions météorologiques ou non à ce moment qui donneront le ton final au comportement des prix.

D’ici là cependant, la réaction des marchés de lundi dernier aura rappelé que pour l’instant la partie n’est certainement pas encore gagnée, et qu’il reste encore peut-être bien de belles opportunités à la hausse pour autant que les conditions météorologiques restent aussi capricieuses.

 

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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