Merci aux spéculateurs…

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Il est minuit moins une pour les producteurs de plusieurs régions aux États-Unis, après quoi, les chances que les cultures asséchées puissent encore s’en sortir convenablement avec le retour de bonnes averses sont tout aussi bien dire caduc.

Bien entendu, j’entends ici surtout les cultures de maïs dont la plupart terminent actuellement le stade de la pollinisation. Dans le cas du soya, les cultures américaines en cours traversent actuellement le stade de la floraison (44% en début de semaine dernière). Jusqu’ici, celles-ci ont donc été « épargnées » des effets néfastes de la sécheresse, mais le temps est quand même compté pour elles aussi. À partir de maintenant, le stade crucial de remplissage des gousses devrait commencer sous peu et les conditions sèches pourraient faire mal, très mal quand on pense en plus aux mauvaises récoltes déjà observées cette année en Amérique du Sud.

Cette semaine, des prévisions d’averses ont été annoncées pour les régions touchées par la sécheresse depuis de nombreuses semaines. Par contre, la couverture de ces précipitations (cellules orageuses…) demeure incertaine et plusieurs doutent que les quantités d’averses (0,5 pouce au mieux dans de nombreux cas…) qui seront observées soient suffisantes pour profiter vraiment à moyen terme aux cultures. Pendant ce temps, au cours de cette même période, de nouvelles températures très élevées frisant 40 degrés Celsius sont également attendues en début de semaine. De quoi faire littéralement « cuire » les cultures qui tentent encore de combattre la sécheresse.

La semaine dernière, le Département de l’Agriculture des États-Unis a confirmé dans son rapport mensuel que la sécheresse avait bel et bien endommagé les cultures aux États-Unis, faisant passer les perspectives de rendement dans le maïs de près 10,5 TM/ha à tout juste un peu plus de 9 TM/ha et dans le soya de près de 3 TM/ha à un peu moins de 2,75 TM/ha.  C’est même plus que ce que les spécialistes anticipaient comme réajustement à la baisse.

Toutefois, si l’on prend le temps de décortiquer les chiffres de ce rapport, à l’exception du soya aux États-Unis, on constate aussi rapidement qu’on parle envers et contre tout de plus grandes productions et de plus importants inventaires de fin d’année l’an prochain que pour l’année commerciale qui tire présentement à sa fin. Autrement dit, excluant la situation qui devient de plus en plus serrée dans le soya aux États-Unis, le fait est qu’il y aura en principe plus de grains de disponibles au cours de 2013.

Mais alors… comment se fait-il que les prix continuent à grimper en flèche ?

De mon avis, la réponse à cette question repose essentiellement sur la « spéculation ». Non pas que la sécheresse dans le Midwest américain ne pourrait pas davantage endommager les cultures. En fait, on parle même encore de conditions très chaudes et sèches pour encore au moins les 2 prochaines semaines. Il se pourrait donc très bien qu’on assiste encore à une dégringolade des rendements américains à prévoir cette année. Mais le fait est que le marché concentre aussi, avec de bonnes raisons, beaucoup trop d’attention sur le problème de sècheresse, omettant pendant ce temps de jeter un œil sur ce qu’il est en train de se passer du côté de la demande, chez les consommateurs bien connus de grains tels que les fabricants d’éthanol ou les éleveurs de bétail.

De leur côté, avec les prix qui frisent des records, il commence à ne plus faire aucun doute qu’un profond ralentissement de la consommation est en cours. La semaine dernière, l’Energy Information Administration a révélé un creux de près de 2 ans dans la production hebdomadaire d’éthanol aux États-Unis. Rien de surprenant, leurs marges de profit sont négatives depuis déjà de nombreuses semaines. Du côté des éleveurs de bétail, la réaction aura été plus lente, car le cycle de production est plus long. Mais il ne fait aucun doute que leur marge de profit commence sérieusement à fondre. Demandez-le d’ailleurs à un producteur de porc, de boeuf ou encore de lait…

On ne peut pas dire encore jusqu’où les prix des grains grimperont tant que la sécheresse n’aura pris fin aux États-Unis et que ses dommages sur les cultures n’auront pas été chiffrés. Par contre, grâce au jeu spéculatif important en cours, on peut pratiquement dire avec certitude qu’il aura tout au moins le mérite de sérieusement freiner les consommateurs, ce qui pourrait bien leur profiter éventuellement plus tard dans l’année lorsque ce ralentissement sera bel et bien confirmé et que les craintes de manque à gagner de grains s’estomperont pour 2013.

 

 

 

 

 

 

 

 

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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