Le côté sombre de l’agriculture à Hawaï

Hawaï… Ce nom évoque des images de plages et de chutes d’eau enchanteresses, de fruits exotiques délicieusement frais, de fleurs… Toutefois, cet archipel cache un côté beaucoup plus sombre, inconnu des touristes : une ambiance où se mêlent méfiance, vandalisme, batailles juridiques, sécurité extrême, déchirements, et plus encore. La raison à tout cela : les cultures génétiquement modifiées (GM).

Avec sa saison de croissance qui dure toute l’année, Hawaï est la Mecque des programmes d’amélioration génétique des cultures. Toutes les grandes sociétés agricoles ont leurs activités sur l’une ou plusieurs de ces îles. Le maïs, le soya et la papaye sont les principales plantes GM qu’on y cultive, mais la banane, l’ananas et la laitue y sont l’objet de recherches. Ces dernières années, cependant, Hawaï est devenu le Ground Zero de la guerre contre les cultures GM.

Au cours des deux dernières années, les comtés (îles) de Kauai, Hawaï et Maui ont voté des lois restreignant la culture des plantes GM. Ces lois diffèrent légèrement d’une île à l’autre. À Kauai, on a légiféré quant aux lieux précis d’arrosage de chacun des pesticides, mais sans restreindre la culture des papayes GM. Sur l’île d’Hawaï, la loi vise l’interdiction de toute nouvelle plante GM et l’obligation pour tous les agriculteurs d’enregistrer leurs champs actuels de cultures GM, assorties d’une amende de 1 000 $ par jour aux contrevenants.

Jusqu’à nouvel ordre, les lois d’Hawaï et de Kauai ont été renversées en cours On a aussi porté en appel le moratoire adopté à Maui, qui veut interdire toute culture GM tant que la recherche n’aura pas prouvé leur innocuité, et qui impose des amendes de 50 000 $ par jour aux producteurs qui en cultivent sciemment.

Un virus qui ravage la papaye

À Hawaï, on a recours au génie génétique depuis le début des années 1990. On attribue à cette biotechnologie le sauvetage de l’industrie de la papaye dans cet État américain, durement frappé au milieu des années 1980 par le virus de la tache annulaire de la papaye. Aucun papayer infecté par ce virus ne peut survivre et on ne peut planter aucun nouveau papayer là où poussait un plant infecté. Transmis par les pucerons, ce virus tue rapidement les plantules de papayer, alors que les papayers infectés au stade mature voient leurs feuilles jaunir, avant de mourir à petit feu, produisant des fruits de plus en plus petits.

Dennis Gonsalvez fut surnommé le « sauveur de l’industrie de la papaye ». À la fin des années 1970, alors jeune virologiste à l’Université Cornell, M. Gonsalvez réalisa tout le potentiel dévastateur de ce virus et commença à chercher des solutions.
Le chercheur a d’abord essayé de vacciner tous les papayers au stade plantule, une opération qui s’avéra incroyablement lourde et complexe. Finalement, en 1991, M. Gonsalvez a réussi à modifier cette plante en lui introduisant le gène d’une protéine conférant la résistance au virus. Après plus de neuf ans de démarches pour obtenir les divers niveaux d’approbation du gouvernement américain, la papaye ‘Rainbow’ était née, première culture horticole GM.

La papaye ‘Rainbow’ couvre maintenant près de 77 pour cent des vergers hawaïens de papayers, mais l’industrie a beaucoup perdu depuis l’arrivée du virus. Selon le département hawaïen de l’Agriculture, en 2010, on récoltait 13,7 millions de kilogrammes de papayes, alors qu’on en avait récolté 36,5 millions en 1984.
Ken Kamiya, lui-même fils de producteur de papaye sur l’île Oahu, se rappelle le moment où le virus a frappé. « Nos vergers ont été complètement dévastés. Chaque semaine, on devait couper des arbres, et la seule option pour replanter, c’était de trouver des sols vierges, qui ont vite fini par manquer. »

M. Kamiya, un ami de longue date du Dr Gonsalvez, affirme que la papaye GM a sauvé sa ferme. Et comme Hawaï est un importateur net d’aliments, M. Kamiya considère sa terre comme vitale pour l’approvisionnement local. « J’ai des clients qui sont avec moi depuis près de 40 ans. Ils nous connaissent, ma famille et moi, et ils voient que nous faisons de notre mieux.

Vandalisme
M. Kamiya trouve démoralisante cette réaction brutale contre l’agriculture et la science, et en particulier la biotechnologie. « Notre communauté est divisée, les conversations tournent vite au vinaigre et on sent un net manque de respect et de confiance envers nous, les agriculteurs. »

L’hostilité est telle que plusieurs producteurs se sont réveillés en voyant leur verger entièrement mis en pièces par des vandales, pendant la nuit.

Tous les producteurs de papaye de l’État paient de plein gré un prélevé alimentant un fonds de recherche. M. Kamiya croit que les scientifiques, tant des corporations que des universités, font un travail essentiel au progrès. « Il nous faut le plus d’outils possible dans notre coffre. Contre le virus de la papaye, il n’y a pas d’autre outil que le génie génétique. »

Au sujet de l’avenir des cultures génétiquement modifiées, MM. Gonsalvez et Kamiya se demandent pourquoi, 25 ans plus tard, la papaye reste la seule plante GM horticole sur le marché. Mis à part le frein causé par le coût élevé des recherches, M. Gonsalvez pense que « en majeure partie, la recherche biotechnologique en horticulture est réalisée par des chercheurs du secteur public peu compétents en commercialisation ».
Il croit aussi que la science doit en faire plus pour commercialiser le génie génétique dans les cultures mineures, là où cela aiderait vraiment les pays en développement. « Pensez aux bénéfices d’un manioc GM en Ouganda, par exemple. Et on sait déjà que le “riz doré” (enrichi en vitamine A) a le potentiel d’améliorer la santé de millions de personnes. »

En définitive, le Dr Gonsalvez, aujourd’hui âgé de 77 ans, demeure enthousiaste quant au potentiel du génie génétique. « C’est l’un des meilleurs moyens pour vaincre les maladies affectant les plantes alimentaires. Il n’existe pas de véritable virucide, alors nous devons recourir à des outils comme le génie génétique et la résistance. »

(Traduction de l’article The dark side of agriculture in Hawaii – GM variety has helped protect papaya against a deadly virus, but some growers have found their crop vandalized, publié le 2 mars 2015.)

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