OMC : une analyse

Doha (Qatar), 14 novembre 2001 – La conférence de Doha a illustré l’isolement de l’Union européenne sur la maîtrise de la mondialisation et la montée en puissance des pays en développement dans l’Organisation mondiale du commerce.

Les Européens croyaient leur heure venue avec cette réunion qui a regroupé 142 pays du 9 au 14 novembre au Qatar.

Les manifestations géantes de Seattle, premier fait d’armes du mouvement antimondialisation, avaient démontré l’hostilité d’une partie de l’opinion publique envers un phénomène incontournable, tentaculaire et quelque peu inquiétant.

Les crises alimentaires à répétition, comme la maladie de la vache folle, avaient tragiquement exposé la nécessité d’une régulation des excès du laisser-faire, qui avait amené à transformer de paisibles herbivores en carnivores nécrophages sans contrôler le traitement sanitaire de ces farines animales.

« Nous sommes photo-sensibles à l’environnement », expliquait le commissaire européen au Commerce extérieur, Pascal Lamy.

Dans ce contexte, l’UE croyait pouvoir faire partager sa perception d’une mondialisation maîtrisée et encadrée par des règles sur l’environnement, les investissements ou les normes sociales minimales pour un commerce plus sûr et plus équitable.

A l’arrivée, certaines idées sont bien passées.

« Il est très clair que nous sommes dans une perspective d’évacuation des effets les plus néfastes d’un libéralisme excessif », s’est réjoui le secrétaire d’Etat français au Commerce extérieur, François Huwart.

La porte est ouverte

Même si le dossier des normes sociales a été quasiment enterré, le programme de négociations arrêté à Doha pour les trois ou quatre années à venir prévoit en effet des discussions, sans plus, sur l’environnement ou la concurrence.

Mais L’UE pourrait claquer la porte très vite.

« L’Union n’a pas d’alliés », a reconnu un diplomate européen, selon lequel son insistance à défendre des subventions agricoles à l’exportation détestées dans le monde entier n’arrange rien.

Seuls le Japon, la Suisse et quelques alliés obligés, comme les pays candidats à l’adhésion, partageant en effet plus ou moins les préoccupations que les Européens.

Les États-Unis, par exemple, font la sourde oreille.

Ils ne veulent pas entendre parler de véritables négociations au sein de l’OMC pour adopter un « principe de précaution » mondial qui justifierait l’interdiction européenne de la viande aux hormones — parfaitement admise aux États-Unis.

Washington refuse également l’ouverture de pourparlers sur l’étiquetage des aliments contenant des organismes génétiquement modifiés (OGM) bien acceptés par la société américaine, même si la déclaration finale de Doha aborde vaguement le sujet.

Les États-Unis se sont alliés aux pays en développement, déjà hostiles au « protectionnisme vert » de l’UE, pour refuser que l’on évoque la relation entre le commerce et le respect de normes sociales minimales, comme le travail des enfants.

La force du Sud

L’Union européenne a fait contre mauvaise fortune bon coeur en soulignant qu’elle avait au moins réussi à obtenir que l’OMC commence à étudier ces questions ignorées jusqu’ici.

« La régulation de la mondialisation, qui correspond à la vision européenne, est une longue marche », a ajouté François Huwart. « Nous avons fait des progrès, nous avons ouvert des portes, nous avons évité que des portes se referment ».

Mais même les diplomates européens ne croient pas qu’il sera possible d’inverser la tendance, les nouveaux pays qui viennent d’adhérer à l’OMC, comme la Chine, ou qui vont rejoindre ses rangs bientôt, comme la Russie, étant peu intéressés.

« Quand les Chinois feront partie de l’OMC, ils seront les égaux de l’Union européenne et des États-Unis, leurs exigences seront incontournables », explique un diplomate européen.

« C’était la dernière chance de parvenir à un accord mondial sur ces questions », a-t-il dit. « Avec la Chine, il y aura pas d’appétit pour les normes sociales ou environnementales ».

L’autre phénomène constaté à Doha a été la montée en puissance des pays en développement dans l’OMC, dont ils représentent désormais les trois-quarts des membres.

Leur partage des rôles est extrêmement efficace.

L’Inde occupe le terrain du radicalisme, utilisant au besoin une dose de chantage qui exaspère les pays industrialisés, tandis que les autres pays émergents, comme le Brésil, jouent les modérés afin d’engranger des résultats significatifs.

Même les plus pauvres, dont font partie les 56 anciennes colonies de la France et du Royaume-Uni, ignorées et inexistantes dans les précédentes négociations, sont cette fois bien organisés et pèsent sur les discussions.

Les résultats sont indéniablement là.

L’accord conclu pendant la conférence sur l’accès des pays en développement à des médicaments bon marché pour lutter contre les pandémies comme le Sida, la tuberculose ou la malaria constitue une victoire inimaginable il y a quelques mois.

Les pays en développement ont également arraché des délais pour mettre en oeuvre la libéralisation, un meilleur accès aux marchés du Nord ainsi que la promesse d’une assistance technique pour leur permettre de s’adapter aux nouveaux défis de l’OMC.

Source : Reuters

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