Tout ce qui monte doit redescendre… mais quand?

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Oufff !!! Quel incroyable début d’été nous avons !! Il n’y a pas à dire, du côté du marché des grains, c’est chaud ! Très chaud et sec !  Profitant d’une sérieuse sècheresse qui ne semble pas sur le point de s’apaiser dans le Midwest américain, les prix des grains ont tout simplement explosé, réalisant un tour de force que peu auraient pu prévoir il y a à peine un mois : passer de prévisions de prix à moins de 200$ la tonne à maintenant plus de 300$ la tonne dans le maïs, et de moins de 500$ la tonne à plus de 600$ la tonne dans le soya.

De quoi jeter en bas de leurs chaises ceux qui misaient sur de faibles prix pour remplir à bloc leurs silos, et faire sourire jusqu’aux oreilles ceux qui voient une mine d’or croître tranquillement dans leurs champs.

Toute la question est maintenant de savoir jusqu’où iront les prix dans les prochaines semaines, ce qui ne repose en réalité que sur deux éléments cruciaux aux yeux des marchés.

Tout d’abord, il y a les conditions météos dans le Midwest des États-Unis qui actuellement font couler bien de l’encre. Et, à ce niveau, l’idée est  bien entendue de tenter de savoir quand la sècheresse prendra fin. Je pourrais maintenant ici vous dire que selon les dernières prévisions, on s’attend par exemple à ce que la pluie fasse un retour définitif à partir de la mi-juillet (c’est ce que j’ai lu aujourd’hui sur certains sites d’information). Mais la réalité, à mon avis, c’est que la météorologie sur du moyen et long terme est surtout une science encore très inexacte. On peut certainement y déceler des tendances de fonds, mais pas de là à tout miser sur des prévisions…

Ce qui est par contre sûr, c’est que présentement les marchés sont gonflés à bloc de météo et de prévisions alarmistes sur les prochaines récoltes américaines. Et s’il ne fait plus aucun doute que les producteurs américains n’obtiendront pas les récoltes espérées, il reste qu’avec tout ce branle-bas de combat autour de ces mauvaises récoltes, il y a un jeu de spéculation qui aura pris forme avec son lot d’exagération à outrance. Résultat, des prix qui grimpent et attirent l’attention de davantage de spéculateurs… qui font grimper encore plus les prix et amènent d’autres spéculateurs…etc. jusqu’à ce que la bulle éclate.

Dans notre cas bien évidemment, ce sera lorsque de vraies averses verront le jour que nous constaterons à quel point les spéculateurs ont dépasser les bornes et « surapprécié » les prix des grains. Comme me le faisait d’ailleurs remarquer un client à ce sujet, c’est souvent aussi à ce moment qu’on réalise que les prix s’effondrent généralement beaucoup plus rapidement qu’ils ne grimpent, ce qui n’est pas surprenant. En effet, s’il est beaucoup plus difficile de convaincre un spéculateur d’investir pour faire du profit, vous pouvez être certain par contre qu’il ne lui en faut que très peu pour le protéger et tout liquider.

Ensuite, excluant la météo, il faut aussi garder à l’esprit les consommateurs qui, eux, ne suivront pas éternellement la parade sans réagir. Autrement dit, tôt ou tard, avec un prix du maïs à plus de 270-300 la tonne et du soya à plus de 550-600 la tonne, il ne faudra pas être surpris de les voir ralentir ou même cesser leurs activités. C’est d’ailleurs déjà ce qu’il est en train de ce produit du côté des usines d’éthanol aux États-Unis qui doivent conjuguer depuis quelques semaines avec des marges négatives. Il ne faudrait donc pas se surprendre de réaliser dans les prochaines semaines et mois un ralentissement réel de la consommation qui, si elle concorde avec un retour de conditions plus humides aux États-Unis, pourrait alors forcer davantage à la baisse les prix des grains.

Est-il donc possible de dire jusqu’où les prix des grains grimperont? Pas vraiment, car ça équivaut à tenter de savoir si la sècheresse aux États-Unis se poursuivra ou non. Par contre, ce qui reste incontournable, c’est que tôt ou tard le « rallye » météo en cours prendra fin et que, si ce n’est le retour d’averses, ce sera les activités des consommateurs (ou les deux) qui feront en sorte que les spéculateurs prendront leurs profits et abandonneront le marché des grains à leur sort.

Comme je l’ai dit dans mon dernier « billet » (Acheter les rumeurs, vendre les nouvelles), pour les producteurs de grandes cultures, il faut donc savoir profiter de l’opportunité lorsqu’elle se présente. Je vous pose d’ailleurs la question : est-ce que vous avez eu souvent l’opportunité de vendre à la récolte a un prix de plus de 250-260$ la tonne ?! Pas d’entreposage… de l’argent directement dans vos poches dès la récolte… et pas de soucis ?

Pour les producteurs de bétail, la patience reste à l’ordre du jour même si elle a de quoi présentement mettre les nerfs à vif. Tôt ou tard, d’ici la récolte, nous assisterons au moins à une correction des prix. Mais, ne vous faites pas d’illusions. La réalité reste qu’il semble de plus en plus évident que la prochaine année sera à nouveau difficile pour celui qui espère acheter son grain à bon prix. Il faut donc savoir aussi ici saisir l’opportunité lorsqu’elle se présente, plutôt que de se faire de faux espoirs que les prix pourraient encore s’effondrer…

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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