Changements climatiques, agriculture régénératrice et maïs aux 60 pouces

La journée Agri-vision était résolument tournée vers l'avenir avec des pratiques bien ancrées à reconsidérer

La journée Agri-vision qui avait lieu plus tôt ce mois-ci à Saint-Hyacinthe avait mis à l’agenda de nombreuses conférences qui avaient comme point commun de faire réfléchir et de projeter le producteur dans l’avenir.

Un des sujets abordé les plus actuels et touchant de près la production végétale était sans contredit les changements climatiques. La dernière année 2019 a d’ailleurs fourni un bel exemple des surprises que la nature peut avoir dans son sac. Présentée par Patricia Leduc, projet Agriclimat et Sylvestre Delmotte, consultant, la conférence s’est concentrée sur les répercussions prévues pour la Montérégie. M.Delmotte, engagé par le groupe Agriclimat, a fait part des modifications prévues dans la météo tandis que Mme.Leduc a présenté les différentes initiatives mises en place dans la région pour palier aux effets anticipés.

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En 2050, la température moyenne devrait avoir augmenté de 2,7 degré Celsius avec un écart de 1,6 à 3,7 degrés dans la région. La hausse des températures se fera sentir davantage l’hiver, ce qui amènera davantage de précipitations en pluie. L’augmentation de température aura aussi pour conséquence de rallonger la saison de croissance de 10 jours, ce qui la reporterait au 27 novembre. La couverture de neige serait de 42% moins importante en moyenne, ce qui laisserait place toutefois à beaucoup de variabilité d’une année à l’autre, comme c’est le cas actuellement. En résumé, le chercheur anticipe plus de gels et dégels, plus de pluie, des hivers plus courts, un débit plus élevé des cours d’eau et un printemps plus hâtif.

En été, les UTM devraient augmenter de 825 par rapport à 3221 maintenant alors que les journées de plus de 30 degrés Celsius passeront de 5 à 24 jours. Les étés devraient être plus longs mais seront accompagnés de leur lot de problèmes, comme une hausse de la présence de la punaise marbrée et du puceron du soya, ou encore une pression accrue des mauvaises herbes en raison de l’interaction entre les herbicides et la hausse de CO2.

Comme l’explique l’agronome Patricia Leduc, des mesures sont déjà prises et rejoignent les pratiques d’agriculture durable en application dans la région. Le groupe Agriclimat regroupe d’ailleurs différents partenaires dont le but est de sensibiliser sur le sujet en adoptant des plans régionaux, en partenariat avec Ouranos. Parmi les techniques mises de l’avant, il est question de travail réduit du sol, l’utilisation des cultures de couverture et des intercalaires. Pour parer aux redoux, le choix des cultures et des variétés sera déterminant et certaines pratiques pourraient gagner à être plus utilisées, comme le semi-direct ou les clôtures végétales. La solution sera donc de diversifier les cultures pour tenter de limiter les risques.

Maïs aux 60 pouces

Un groupe de producteurs s’est lancé un défi, semer du maïs aux 60 pouces avec comme enjeu en toile de fond de réconcilier le rendement tout en assurant la biodiversité. L’idée a été lancée par deux producteurs, Jean-François Messier et Sébastien Anger qui se sont inspirés d’un article du magazine The Furrow. Les initiateurs du projet sont allés chercher le soutien d’Agrinova, une cellule de recherche du Collège d’Alma. L’idée de rangs de cette largeur provient du « solar corridor » qui optimise la lumière pour le maïs et la culture intercalaire. Le groupe s’est entendu pour que chaque producteur procède selon ses propres prémisses en raison de la difficulté à mettre en place des protocoles identiques à chacun. Les questions ont été nombreuses en cours de saison, que ce soit sur le choix de rangs simples ou jumelés, le choix de la culture de couverture ou le taux et l’orientation des semis. L’entretien des rangs et la machinerie adéquate a aussi amené de nombreuses interrogations. La première année s’est soldée chez les participants par une perte de rendement de 30% mais qui devrait être compensée par un rendement supérieur dans les cultures qui suivront et une meilleure santé des sols. Le choix d’un hybride flex qui permettrait au plant de multiplier les épis sera aussi étudié, tout comme le choix de l’intercalaire et d’une machinerie adéquate. L’expérience devrait se poursuivre tel que convenue selon une planification de trois ans.

La seule conférence en anglais portait sur la gestion écologique des ennemis de culture, présentée par Jonathan Lundgren, agronome et directeur de la Ecdysis Foundation (Blue Dasher Farm)  qui est une association à but non lucratif. La présentation sans détour de M.Lundgren a capté l’intérêt de la salle. Comme il le dit, l’agriculture aujourd’hui fait face à de nombreux défis : les changements climatiques, la santé humaine, la pollution, la baisse importante de la biodiversité et une remise en question par la population civile.

Selon l’agronome, l’agriculture actuelle est trop simplifiée. Le type de production a réduit les formes de vie sur les fermes tandis que le système actuel privilégie deux espèces seulement (maïs et soya), ce qui a mené à une hausse de l’utilisation des herbicides. Il remet aussi en question l’utilisation des néonics dont les impacts sont encore mal mesurés, que ce soit sur l’environnement, les espèces non envahissantes ou encore les autres cultures.

M.Lundgreen plaide pour repenser la rentabilité de la ferme non pas par les rendements des cultures mais le profit net par hectare. Des champs régénérés qui utilisent des cultures de couverture favorisent l’implantation d’insectes qui seront des prédateurs naturels aux espèces indésirables. Dans les tests, la chrysomèle de 3e stade a diminué de 67% tandis que 10 fois plus de prédateurs naturels se retrouvaient dans les champs. Même si les champs dits « régénérés » produisaient deux fois moins de rendements, ils étaient deux fois plus rentables parce qu’ils utilisaient moins d’engrais et de semences. À une question sur le coût d’un changement pareil, il a répondu qu’il s’agissait d’une mauvaise question: « Combien ça va me coûter si je ne change pas? ». Le problème n’est pas circonscrit à l’utilisation des néonics mais à un ensemble de pratiques. Il faut ramener la biodiversité et pour y arriver, il faut changer de système.

à propos de l'auteur

Journaliste

Céline Normandin

Céline Normandin est journaliste spécialisée en agriculture et économie. Elle collabore également au Bulletin des agriculteurs.

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