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Sirop d’érable : la concurrence de nos voisins stimule les producteurs acéricoles québécois !

Nous étions en relâche scolaire. Théoriquement. Mais la dernière publication de l’Institut économique de Montréal (IEDM) concernant le sirop d’érable est venue gifler tous ceux et celles qui, comme moi, profitaient de ce temps de repos pour se préparer au début d’une extraordinaire saison des sucres 2018. Je dis « gifler », car bien qu’il soit de notoriété publique que cet institut propulse toujours sans nuance des idées de la droite économique, le récent texte flirte de façon dangereuse avec un libertarisme déstructurant. Et ceci est bien dommage, car ils ont raté une belle occasion de gagner en crédibilité tout en informant correctement le public.

Alors, la liberté de la mise en marché du sirop est-elle vraiment salvatrice d’une supposée crise à venir dans le secteur de l’érable, tel que le propose l’IEDM? Le Québec est-il dans une si mauvaise position?

D’entrée de jeu, cette liberté envisagée par Alexandre Moreau dans son rapport de l’IEDM, elle a bel et bien existé il n’y a pas si longtemps. Oui, dans les années 70 et 80, les producteurs de sirop d’érable étaient capables de vendre leurs produits à qui ils voulaient et au prix qu’ils négociaient. C’était le bonheur à l’époque dirons certains. Mais cette divine liberté était aussi synonyme d’une limite non souhaitable : l’impossibilité de vivre de la production de son érablière! En effet, l’Institut économique de Montréal ne souligne jamais dans son texte que le Québec acéricole et l’ensemble de la filière à cette époque était complètement coincé dans un véritable cul-de-sac économique. Le nombre d’entailles était stagnant et les exportations l’étaient tout autant. Le seul truc qui variait au rythme des saisons était le prix du sirop d’érable. Quand dame Nature était généreuse, le prix « plantait » à 50 cents la livre à cause de la surproduction… Et, quand nous étions presque en rupture de stock, parce que la récolte était trop mauvaise pour répondre adéquatement aux besoins des marchés, le prix montait à 3 $. Et forcément, à 3 $ la livre, les consommateurs ressentaient directement les forts prix et les ventes reculaient… sans parler des nouveaux marchés qui étaient absolument impossible à développer, par manque de garanties d’approvisionnements. Et ainsi de suite d’année en année… l’industrie tournait en rond mais… « elle était libre au moins » dirons certains. Cependant, pour un acériculteur en désir de vivre de cette production, il était alors impossible de planifier tout développement structuré. Au surplus, peu de banques voulaient financer le secteur, bien évidemment. Le marché de l’érable était alors bien trop volatile. L’entrepreneurship acéricole était très difficile dans ce contexte d’immense variabilité de revenu potentiel. Mais les gens étaient complètement libres… Mince consolation selon moi.

Un jour, des producteurs de sirop en ont eu assez. Assez de cette précarité qui venait complètement plomber tous leurs efforts de développement et d’entrepreneurs. Alors, ils se sont parlé, se sont réuni, ont discuté, ont rediscuté et ont décidé de s’organiser pour pouvoir vivre de leur production. Dans mon jargon, j’appelle ça la professionnalisation de l’artisanat. Ils ont eu envie de vivre de cette tradition ancestrale vieille de 300 ans. Ils ont eu envie que cette passion qui les animait, à tous les mois de mars, devienne leur profession. « Tu fais quoi dans la vie ? Je suis producteur de sirop d’érable avaient-il envie de répondre! ». Ils voulaient en faire un vrai métier. Pour ce faire, il a fallu que ce groupe de visionnaires réussisse à convaincre une vaste majorité de producteurs de sirop que ce chemin du regroupement était celui qui leur permettrait de développer les marchés et de faire rouler l’économie dans des régions souvent dévalorisées. Et ils ont réussi : en 1989, suite à un vaste référendum québécois auprès des acériculteurs, 84% de ceux-ci ont dit « oui » et ont choisi de « travailler ensemble » à la mise en marché de leur or blond. Et voilà, ce qui fut le début d’une grande révolution dans les érablières d’ici. Le démarrage de la locomotive québécoise de l’érable était amorcé. Depuis lors, le Québec a ouvert la voie à l’érable grâce aux efforts concertés des producteurs, des transformateurs et des gouvernements d’ici. Recherche, promotion, innovation, marketing, vente, tous les efforts ont été investis pour assurer non seulement une stabilité à cette nouvelle « industrie », mais aussi pour lui permettre de se développer afin de contribuer à un boom économique prometteur en régions.

Ainsi, en 29 ans, les producteurs québécois ont multiplié par 3,5 leur volume de production et ajouté 27 millions d’entailles afin de répondre aux marchés qu’ils ont développés. Il n’y avait que 25 millions de livres de sirop exporté à l’époque (comparativement à 101 millions actuellement, soit 4 fois plus) et le nombre d’entailles québécoises plafonnait à 19 millions (comparativement à 46 millions actuellement, soit 2 fois plus). De plus, vous saviez qu’entre 2007 et 2017, 675 nouvelles fermes acéricoles ont démarré au Québec? C’est plutôt rare qu’on parle de démarrage de fermes dans cette période où l’on démantèle trop facilement d’autres types d’agricultures… Et l’année 2017 a vu quatre records battus : la plus grande production de sirop québécois avec 152 millions de livres, les plus grandes ventes de la Fédération avec 118 millions de livres de sirop (vrac), le plus grand revenu des producteurs québécois avec plus de 325 millions de dollars et les plus grands chiffres d’exportations canadiennes, avec 101 millions de livres! Sans être parfaite, sommes-nous en situation de crise, vraiment?

De son côté, l’IEDM passe outre ces chiffres records et ne souligne que les ajouts d’entailles aux États-Unis et, utilisant malicieusement que les pourcentages de développement et non les chiffres absolus! Ainsi, quand on y regarde de plus près, juste pour la période récente de 2000 à 2018, le Québec a ajouté 13 millions d’entailles, soit l’équivalent de presque TOUTES les entailles actuellement en opération aux États-Unis… Combien en ont-ils ajouté, eux, pendant cette même période? Environ 6,5 millions… Alors, soyons claires : le Québec a ajouté en 18 ans deux fois plus d’entailles que nos voisins du sud… mais comme nous en avions déjà 33 millions au départ, ceci représente certes, en pourcentage, un moins gros chiffre… que l’IEDM utilise sans ménagement.

Quand je vous dis que c’est biaisé… Vous ne vous sentez pas manipulé? Moi oui!

C’est un peu la même chose avec les soi-disant « explosions » des importations vers le Québec de sirops étasuniens. Vous savez, selon statistiques Canada, les transformateurs canadiens ont exporté en 2017 plus de 102 millions de livres de sirop d’érable… alors qu’ils en ont importé la même année… 5 millions. Est-ce significatif comme importation ou marginal? Sérieusement! Doit-on parler d’explosion? En fait, quand on pousse l’analyse réalistement, on constate que les Américains se concentrent surtout sur leur propre marché intérieur et n’exportent pas grand-chose. Tant mieux, ceci laisse la voie libre pour nos transformateurs en vue de poursuivre la conquête… du reste de la planète! D’ailleurs, je ne sais pas si Monsieur Moreau a déjà entendu parler de l’Accord de libre-échange conclu entre le Canada et l’Union européenne (AECG), qui donne un net avantage tarifaire au sirop canadien par rapport à celui de l’Oncle Sam en sol européen… Sans parler de l’Accord Transpacifique, signé justement hier, la même journée que la parution de l’article de l’IEDM. Les États-Unis sont absents de l’entente… et l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon sont signataires… et ils sont aussi de grands consommateurs de notre or blond national! Bref, que cherche à démontrer l’Institut en cachant volontairement au public ces belles opportunités que les acteurs d’ici développent à tous les jours?   Voyez pourtant les tendances :

Les outils de mise en marché du sirop québécois sont uniques en Amérique du Nord. Et ce sont eux qui ont permis de développement de la filière en finançant, entre autres, la promotion du produit et la stabilité d’approvisionnement. Les producteurs d’ici ont du faire des concessions en se dictant des règles votées démocratiquement en assemblées pour assurer une mise en marché cohérente et ordonnée. Et ceci est venu nuire en partie à leur liberté individuelle, c’est certain. Un peu comme on installe des feux de circulation aux coins des rues pour gérer le trafic, les producteurs de sirop ont décidé de se doter d’un « code de la route acéricole » pour développer le marché, les exportations, les entailles, la qualité et les emplois en région. La Fédération ne dicte rien : elle a le mandat de mettre en œuvre les décisions des producteurs.

Ceci étant dit, le Québec est la locomotive de la filière acéricole mondiale. Oui, d’autres wagons se sont joints au convoi depuis 20 ans, mais doit-on faire dérailler l’ensemble du train pour limiter la compétition? Au contraire, cette compétition de nos voisins est tout à fait saine, dans un marché ouvert, car elle nous oblige à innover constamment. Par conséquent, le Québec doit toujours offrir un produit de qualité au meilleur prix possible afin de répondre aux besoins des consommateurs et conserver son leadership. La compétition nous stimule à être meilleur!

C’est pourquoi les outils de mise en marché actuellement utilisés sont en constante évolution depuis 20 ans. Sans adaptation à la réalité acéricole en mouvance, nous serions voués à reculer par rapport à nos voisins. Et ça, personne ne le souhaite. Ni les producteurs, ni les acheteurs de vrac, ni les vendeurs d’équipements acéricoles, ni les régions qui produisent notre or blond. Monsieur Moreau aurait avantage à venir assister à l’une de nos assemblées annuelles : il verrait comment et à quel point l’entrepreneurship et l’innovation se vivent en région.

Que nous réserve l’avenir alors? Les 7500 entrepreneurs acéricoles québécois, représentés par leur Fédération, ont un plan, dévoilé en novembre dernier: augmenter les ventes de plus de 66% d’ici 2023 pour atteindre 185 millions de livres, développement de sirop de « spécialité » pour le consommateur, augmentation des exportations, démarrage de nouvelles fermes et agrandissement des entreprises actuelles, amélioration de l’efficacité énergétique des fermes, utilisation accrue de carburants « verts » pour les acériculteurs et, surtout, développement d’emplois en régions pour soutenir cette belle production! Mais pour ce faire, nous avons besoin de stabilité et d’encouragement de la population et de nos gouvernements. Pas de textes alarmistes et mal documentés qui sèment la controverse sans rien construire.

En fait, là où tout l’argument de la liberté s’échoue, c’est quand on y pense à 2 fois : je veux bien être libre, mais en quoi cette liberté est-elle gage de développement de la filière acéricole Québécoise? Pourrais-je vivre en vendant mon sirop dans un marché totalement libre? En d’autres mots, en quoi Monsieur Moreau peut nous garantir -hors de tout doute- que sa recette permettrait à l’érable québécois de rester LE leader? Nous sommes si bons gérants d’estrades au Québec…

Simon Trépanier

Directeur général

Fédération des producteurs acéricole du Québec

 

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