Olé, olé, soya oléique!

Transformé à la ferme, le soya à haute teneur en acide gras oléique semble prometteur pour les fermes laitières

Publié: il y a 2 heures

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Au Québec, 438 000 hectares de soya ont été semés en 2025. Marginal actuellement, le soya oléique devrait frayer son chemin dans les silos. Aux États-Unis, 324 000 hectares de soya oléique ont été semés en 2024, selon le United Soybeans Board.

Oléoprotéagineuse, le soya contient environ 40% de protéine et 20% de lipide : c’est un superaliment aussi bien pour les humains, les animaux que certaines applications industrielles. Les protéines, sous forme de tourteau, bonifient les rations alimentaires. L’huile de soya, hydrogénée ou pas, peut se solidifier pour donner de la margarine. Rien de nouveau jusqu’ici!

La nouveauté arrive au tournant des années 2010 quand de grandes semencières, Pioneer en tête, lancent des soyas génétiquement modifiés pour catapulter son contenu oléique, le faisant passer de 20-25% à 70-75%. Molécule à 18 atomes de carbone, l’acide gras monoinsaturé oléique comporte une double liaison entre deux carbones à la neuvième position de la chaine carbonée, d’où ce vocable «oméga-9». Plus stable à la chaleur et moins oxydable, l’acide gras oléique est abondant dans plusieurs végétaux, dont les olives.

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Extrudé, le soya conventionnel non oléique peut être incorporé à la ration dans une proportion quotidienne d’environ 2 kg par vache. Le soya oléique montre moins de contrainte à la formulation.

Sommité des gras laitiers, la professeure en nutrition animale Rachel Gervais de l’Université Laval explique que de l’huile de soya, riche en gras polyinsaturés, subit dans le rumen un procédé de biohydrogénation pour saturer les doubles liaisons. «Sous certaines conditions, les bactéries ruminales transforment ces gras polyinsaturés en d’autres isomères qui ont la propriété de diminuer la synthèse du gras laitier, élabore la chercheuse. La biohydrogénation de l’acide oléique ne conduit pas à la formation de ces isomères.»

«Le soya oléique pourrait représenter une source locale de lipides par rapport à l’acide gras palmitique indonésien ou malaysien ajouté aux rations des bovins», soulève la chercheuse, qui compte étudier les propriétés technologiques et l’aptitude à la transformation du lait issu de vaches nourries au soya oléique. La matière grasse laitière est déjà bien pourvue en acide gras monoinsaturé oléique, deuxième acide gras le plus présent après l’acide gras palmitique, un gras saturé. La modification du profil lipidique laisse même entrevoir des produits laitiers de meilleure qualité nutritionnelle. «La matière grasse laitière est largement influencée par les lipides de la ration», mentionne la spécialiste des voies métaboliques.

Le soya à haute teneur en acide gras oléique contient une proportion d’au moins 70% de ce gras, soit trois à quatre fois plus que le soya conventionnel non oléique, riche en acide gras linoléique.

Oser le soya oléique

Selon le United Soybeans Board, des agriculteurs étatsuniens de 16 États ont cultivé en 2024 du soya oléique sur 324 000 hectares. Le tiers de ce soya a servi à l’alimentation des bovins laitiers. On trouve même, au sud de la frontière, des primes pour la culture du soya oléique et un programme d’achat directement entre fermes laitières et céréalières. Pour l’heure, les agriculteurs étatsuniens ont accès à 21 variétés de soya oléique.

Au Québec, deux variétés sont actuellement disponibles. L’une d’elles est la variété Akila. «Elle a été créée au Canada (et non aux États-Unis) et a par la suite été sélectionnée ici pour sa maturité adaptée au climat du Québec, mentionne Alain Létourneau, président et directeur général de Prograin. Elle n’est pas issue d’une technique de transgenèse, mais elle est tout de même couverte par un brevet et ne peut être multipliée à la ferme.»

Aliment essentiellement protéique en tourteau, le soya oléique entier devient aussi intéressant pour son contenu énergétique. «C’est une nouvelle source d’énergie mieux assimilable qui peut contrer les effets acidogènes du maïs», assure l’agronome Ghislain Décoeur.

Le soya, sous forme de tourteau largement débarrassé de son contenu lipidique, entre dans les rations laitières. Avec sa richesse en gras insaturé notamment, il doit être extrudé ou pressé. Avec le soya oléique, rien de magique : on lui laisse ses gras majoritairement monoinsaturés, mieux assimilables, après un traitement de chaleur à la ferme ou à la meunerie, une cuisson qui transforme les protéines dégradables en protéine bypass du rumen.

«Les doubles et triples insaturations dans les chaînes carbonées des acides gras compliquent l’absorption dans l’intestin, explique Ghislain Décoeur, agronome et directeur de territoire chez Prograin, qui composait des rations alimentaires pour vaches laitières dans une ancienne vie. Une bonne partie des gras polyinsaturés est rejetée dans le fumier en ayant nui à la digestion.» On parle alors d’un facteur antinutritionnel pour les microorganismes ruminaux.

D’un aliment essentiellement protéique, le soya oléique devient alors intéressant aussi pour son contenu énergétique. «C’est une nouvelle source d’énergie mieux assimilable qui peut contrer les effets acidogènes du maïs, poursuit l’agronome, qui fait miroiter une augmentation journalière de 0,2 kg de gras par vache.»

Chez Sevita International, le représentant des ventes et des contrats Patrick Méthot vante sa variété Alinova (2900 UTM. M.R. 1.5) qui performe mieux que la moyenne des autres variétés du semencier. Autrement dit, le caractère oléique ne s’exprime pas aux dépens d’autres caractéristiques. Non génétiquement modifié, ce soya a d’abord été semé dans le Sud de l’Ontario avant d’être planté par une poignée de producteurs québécois cette année. «Je m’attends à un développement surprenant et un gros intérêt des meuneries, car ce soya promet 4% plus de gras laitier, selon nos estimations», dévoile Patrick Méthot. L’oléoprotéagineuse, au profil lipidique différent, présenterait aussi l’avantage d’un goût moins prononcé parfait pour la confection de produits protéinés pour l’alimentation humaine.

Révolution en alimentation chez les Nieuwenhof

En 2024, c’était 20 sacs de la variété Plenish de Pioneer, pour faire un essai de huit hectares à la ferme. En 2025, malgré un printemps très humide et un été très sec, Justin et Benjamin Nieuwenhof de la Ferme Nieuwenhof (Lareleve Holsteins) ont obtenu un rendement de 4,9 t/ha avec la variété Akila de Prograin, semée sur 30 hectares. Malgré sa maturité relative de 1,0 et ses 2800 UTM, «l’Akila a été semée après avoir récolté du seigle en fourrage pour les taures, expose Benjamin. Ça va peut-être donner des idées aux producteurs qui n’ont pas beaucoup de terre pour nourrir leur troupeau et qui se disent qu’ils ne peuvent pas faire de soya oléique.»

Benjamin Nieuwenhof considère le soya oléique comme un game changer, l’évolution disruptive en nutrition des bovins la plus significative depuis des décennies! Chez ces maîtres-éleveurs, on nourrissait déjà les vaches de 2 kg journaliers de soya rôti. Quand on a changé pour le soya oléique, le pourcentage de gras laitier est passé de 4,10 à 4,21%, en concordance avec ce que Benjamin avait lu sur le sujet dans des publications étatsuniennes pour les troupeaux qui nourrissaient déjà avec du tourteau produit à la ferme.

Mais au-delà de cette augmentation mesurée empiriquement, c’est aussi sur la santé des animaux que le soya oléique révèle ses bienfaits : l’éleveur a observé une forte diminution des pertes embryonnaires et un taux de gestation supérieur de 11% à la moyenne annuelle en raison de la teneur rehaussée en énergie de la ration, mieux calquée sur les besoins physiologiques des ruminantes.

En somme, l’éleveur émérite recommande-t-il ce soya aux autres fermes ? «Oui à 500%, c’est un must, s’enthousiasme celui qui a produit en 2024 un combiné journalier gras-protéine par vache de 3,53 kg. Les effets sur la reproduction sont presque plus importants que l’augmentation du taux de gras pour les fermes déjà hautes productrices de lait», mentionne cet innovateur branché sur les nouveautés qui proviennent des États-Unis, à quelques kilomètres de sa ferme de Dundee.

Cet article a d’abord été publié dans l’édition de janvier du Bulletin des agriculteurs.

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