On entendait parler d’un nouveau règlement qui était en préparation sous un mode consultation depuis déjà quelques années. De vagues infos sur les conditions de fauchage des bandes riveraines, les couverts dans les zones inondables, la gestion des fertilisants, etc. De ce qu’on entendait, on se disait que c’était probablement des règles de base à suivre et qu’au final ça ne changerait pas grand-chose dans notre cas.
On a appris au fil du temps à observer au-delà de nos champs en culture. En arrière-plan. On peut y apercevoir nos aménagements des dernières années en bordure de nos cours d’eau ou dans nos haies brise-vent qui prennent de l’ampleur. Ça fait partie des objectifs d’aménagements autour de nos champs.
On crée de l’espace de protection pour nos pollinisateurs, les oiseaux ainsi que la faune environnante. Nous sommes convaincus des résultats positifs à long terme, même si ça représente des efforts d’implantation qui peuvent paraitre très imposants à première vue, mais qu’on a intégré graduellement dans notre système de production depuis plus de 25 ans.
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Résurrection du blé d’hiver
Après six mois d’attente, c’est normal d’angoisser au sujet de la survie de notre blé d’hiver. Comme Artémis, on peut dire décollage de la saison!
On pratique la technique du semis direct, nos sols sont couverts sur 80% de nos surfaces, dont 60% en couverts vivants. On a élargi notre système de culture afin d’intégrer de plus en plus des cultures courtes, comme le blé d’hiver. Certaines légumineuses moins énergivores nous permettent d’intégrer des cultures de couverture de grande valeur et de diminuer le risque d’exposition à l’inflation des prix de toutes les denrées affectées par le prix du pétrole comme ce qui se passe présentement.
On a donc réussi à réduire l’utilisation des pesticides, du carburant, des besoins en équipements, des fertilisants azotés, ce qui nous à permis de diminuer nos émanations de GES de 60% en plus d’avoir amélioré notre rentabilité. Ça représente un bref résumé de nos performances agroenvironnementales des 25 dernières années.
À noter que ce sont des approches qui correspondent à nos propres objectifs. On les a nous-même établis sans aucune obligation. J’essaie d’illustrer ce qu’on a réussi à faire comme plusieurs autres agriculteurs.trice au cours des 5-10-15-20-25, voire 30 dernières années et plus pour certains. Pour moi c’est donc la preuve que l’amélioration de nos pratiques fait partie de nos ambitions et qu’on s’en occupe.
Et voilà que dans les dernières semaines, on se faisait conseiller de commenter le projet du nouveau règlement. Je ne suis pas très à l’aise dans la compréhension des documents de règlement en général. Tant qu’à perdre mon temps, il y a sûrement des gens plus aguerris qui représentaient les réalités agricoles dans tout le processus: MAPAQ, UPA, PGQ, etc.
Par contre, les commentaires sur les médias sociaux ont commencé à piquer ma curiosité. J’ai donc essayé de comprendre un peu plus en profondeur ce que le règlement avait dans le ventre. Il y a tellement de termes qui me semblent flous que je me sens de plus en plus inconfortable. Et ce, même si dans ma tête ce sont en général des performances agronomiques qu’on réussit déjà.
Au fond, je suis d’accord sur la volonté d’améliorer nos pratiques agronomiques, qui elles nous mèneront à des gains environnementaux. J’essaie de lire et comprendre le document écrit dans un langage d’avocats. Plusieurs sections d’articles qui réfèrent à un autre point de règlement, qui lui nous réfère ailleurs.
J’y vois plusieurs flous qui me fond douter de l’interprétation qu’en feront ceux qui auront la tâche de les faire appliquer. Dates d’actions, dates butoir d’atteinte de résultat, avec même des longueurs de végétations prédéterminées aux champs sans aucune considération aux conditions climatiques, territoriales, ou même saisonnières.
Ça sonne comme si on nous obligeait à suivre une recette copiée sur ce qu’on fait déjà, mais que maintenant on devra documenter champ par champ avec des dates butoirs. On ne voit nulle part la mention : « selon les observations ou objectifs agronomiques de l’agriculteur et ou de l’agronome ». Comme si l’agriculteur ne pouvait pas avoir une vision ou expérience agronomique qu’il peut illustrer par son propre suivi avec documentation et photo à l’appui.
C’est un peu réducteur par rapport à notre profession! Pour bâtir un système de cultures complexe qui correspond aux besoins et particularités de la ferme, ça prend du temps. Beaucoup d’essais, de suivis, afin de trouver l’équilibre dans le système sur notre propre ferme. Si on est déjà en mouvement, on ne devrait pas devoir remettre de l’énergie et du temps à compléter des formulaires pour valider ce qu’on fait déjà. C’est carrément du temps perdu. Un tel processus de documentation ou de suivi va alourdir la tâche de nos agronomes et causer l’effet contraire aux objectifs visés.
Deux expériences de parerasse inutile
J’en profite pour vous raconter deux expériences qui nous ont marqué sur la ferme. Il y a une dizaine d’années, on reçoit une lettre de ministère de l’Environnement à Longueuil nous exigeant un nouveau PAEF deux ans seulement après en avoir déjà produit un. On ne comprend pas pourquoi. L’agronome fait les suivis nécessaires.
Le problème c’était qu’on avait appliqué du fumier sur trois champs qui étaient saturés en phosphore. Trois champs sur 100 champs. La personne n’a pas tenu compte que nos suivis des dernières années étaient bien en dessous des limites maximales et qu’au final on aurait pu simplement nous aviser de faire un peu plus attention. Mais non, la personne a exigé de refaire à nouveau un PAEF. Une tappe sur les doigts avec les frais et surtout le temps que ça comporte pour le refaire.
Deuxième expérience de paperasse inutile. On complète notre registre de pesticides depuis plus de 20 ans. On décide d’expérimenter le formulaire IRPEQ. Notre registre sur Excel comporte 725 lignes avec toutes les dates et produits utilisés. L’agronome a dû prendre 22 heures la première année pour colliger nos 725 lignes dans le formulaire qui ne semblait pas trop convivial. Pourtant, la documentation était faite au départ.
Donc même si en général, j’ai toujours eu de bons échanges avec différentes personnes de ce ministère, je reste toujours inquiet sur quel sera l’interprétation qu’en fera la personne qui aura mon dossier entre les mains.
Je reste frileux sur ce projet de règlement en espérant que les personnes plus aguerries sur la compréhension des objectifs du futur règlement comprennent qu’on n’obtient pas de résultats positifs à long terme sous la contrainte, mais bien par l’accompagnement et la vulgarisation sur le terrain en éliminant le plus possible les contraintes de paperasse.

Je n’ose imaginer ce qui arriverait si on décidait d’obliger tous nos citoyens à garder leurs pissenlits sur leurs pelouses afin de favoriser les pollinisateurs sous peine d’amende pour les délinquants! Imaginez la réaction, alors que ce n’est qu’un effort esthétique.
Pas pour rien que je me sens comme si on était nous-mêmes délinquants quand on lit toutes les exigences de ce genre de projet.
Profession agriculteur
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