L’acériculture au féminin: 2 soeurs à la cabane

L’éralière de Mélanie et Danielle Gagné se situe dans Lotbinière

Publié: il y a 2 heures

Mélanie et Danielle Gagné se complètent à merveille durant les tâches des sucres, le moment le plus intense, mais aussi le plus valorisant de la saison.

En ce début du mois d’avril, le fond de l’air est frisquet et quelques traces de neige s’accrochent toujours au sol, entre les arbres de l’érablière. Alors qu’on annonçait un peu de chaleur, le soleil se montre discret. La coulée prévue sera pour une autre fois, constatent les sœurs Danielle et Mélanie Gagné.

La torpeur des érables tombe plutôt bien puisque ce ne sont pas les sujets qui manquent. Si Le Bulletin des agriculteurs se trouve dans la région de Lotbinière pour la photo de couverture, c’est en grande partie en raison du buzz créé sur les réseaux sociaux par les deux sœurs.

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Mélanie montre les produits de l’érablière 2 soeurs à la cabane. Un site du même nom vend leurs produits d’érable, mais aussi de quelques produits dérivés.

Lancée en 2023, leur page Facebook 2 sœurs à la cabane réunit une communauté de plus de 11 000 personnes qui suivent avec attention leur quotidien dans l’érablière de 2800 entailles. Beau temps mauvais temps, été comme hiver, Danielle et Mélanie discutent des tâches qu’elles accomplissent comme relève pour l’entretenir. Elles ont par exemple remplacé un ponceau, enfoui une ligne-maître d’eau d’érable, coupé des arbres et surtout, fait les sucres.

Ce qui fait le secret de leur succès? Des amis acériculteurs confient les suivre parce qu’ils se retrouvent dans leur vie de tous les jours, tout en apprenant des trucs. Et les nombreux autres abonnés aiment découvrir une réalité qui fait partie de la trame culturelle du Québec. Mais c’est probablement leur ton bon enfant et leur dynamisme contagieux qui attirent toujours plus de gens à les suivre. À travers les vidéos qu’elles partagent, on les voit rire, se taquiner et discuter, avec une joie de vivre évidente, de leur projet.

De père en fille

C’est toutefois dans des circonstances autrement plus tristes qu’elles en sont venues à prendre la relève de l’érablière familiale de 3e génération. Leur père reçoit un diagnostic de cancer avancé à l’été 2021. Malgré les soins prodigués, il est emporté par la maladie et décède le 25 décembre de la même année. L’érablière familiale représentait son projet de retraite et il avait acheté en conséquence une nouvelle bouilleuse à l’huile pour remplacer la vénérable bouilleuse à bois qui servait depuis toujours dans la cabane à sucre.

Mélanie et Danielle ont toujours donné un coup de main à l’érablière, surtout Mélanie qui a travaillé pendant sept ans avec son père dans l’entreprise familiale, la Ferme Réaldeau & Filles. Elles ne se voyaient pas sauter une saison des sucres, même si leur mère les rassurait sur le fait qu’elles pouvaient faire une pause d’un an. «Pour nous, c’était une manière d’honorer la mémoire de notre père et de réaliser son rêve», confie Mélanie.

Elles décident de suivre un cours intensif afin de maîtriser le fonctionnement de leur concentrateur d’eau d’érable et se lancent. Ce n’était pas les défis qui manquaient avec l’installation de la bouilleuse, refaire l’aménagement de la cabane pour l’accueillir et maîtriser toutes les étapes des sucres. Avec un coup de main de leur mère et de la famille, elles y sont arrivées.

Une tradition familiale qui se poursuit

C’est l’amour de leur père pour les sucres, sa curiosité et son désir d’apprendre qui leur a servi de carburant pour poursuivre l’acériculture. Danielle et Mélanie ont entamé il y a trois ans de changer toutes les tubulures installées en 1998 afin d’améliorer les installations au goût du jour et d’optimiser leur rendement.

Danielle utilise un réfractomètre, un outil indispensable qui mesure la densité de sucre ou de Brix contenu dans le sirop d’érable pendant sa préparation.

À coup de 1000 entailles par année, elles en ont profité pour faire d’autres travaux. Grâce à l’aide de leurs oncles, voisins de la sucrerie, elles ont pu déplacer leur station de pompage pour l’abaisser de trois pieds afin d’augmenter la pente et lui donner un coup de jeune. Elles l’ont dotée en même temps d’un nouveau compresseur et relâcheur. Elles ont aussi installé une ligne d’électricité toute neuve pour l’érablière en août 2024 pour régler les problèmes de manque de courant vécus la saison précédente.

Entre-temps, les deux sœurs ont complété en 2025 un DEP en reconnaissance des acquis au Centre de service scolaire du Fleuve-et-des-lacs, ce qui les aidera éventuellement à aller chercher des subventions pour la relève. Elles ont également suivi une formation en abattage manuel de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

«La seule chose que notre père ne voulait pas qu’on fasse, c’est se servir de la scie à chaîne. Il trouvait ça trop dangereux», explique Danielle. «On croit savoir pas mal de choses, mais il y a toujours quelque chose à apprendre. On est allé chercher des outils et connaissances pour pouvoir devenir de meilleures acéricultrices».

Leur père les inspire dans leur parcours. «Il suivait toujours des formations pour rester au courant des nouveautés et participait aux assemblées et formations des producteurs acéricoles de la région», souligne Mélanie. Sa détermination a permis de sauver une partie de l’érablière après le passage de l’ouragan Irène en 2011. Une ligne de vent avait couché des érables. Avec une pelle, il a redressé les arbres touchés, faisant en sorte de sauver l’érablière. Aujourd’hui, 75% d’entre eux sont encore debout.

Pas game!

Les débuts des 2 sœurs à la cabane sont arrivés un peu par hasard. Danielle et Mélanie se demandaient comment faire connaître l’entreprise familiale lorsque Mélanie a lancé l’idée d’une page Facebook. Chanteuse dans ses temps libres du groupe IRock, elle avait l’habitude de promouvoir leurs activités. «Ça a commencé comme une joke. Je lui ai dit t’es pas game! Et le lendemain, on avait une page sur Facebook», raconte Danielle. Elles ont jonglé avec le nom 2 sœurs et une bouilleuse, mais celui de 2 sœurs à la cabane les accrochait plus, un petit clin d’œil à Un chef à la cabane.

L’érablière située dans Lotbinière compte un peu moins de 3000 entailles. Danielle et Mélanie Gagné ont repris avec détermination et une complicité à toute épreuve l’érablière familiale.

Les deux acéricultrices retracent depuis leurs péripéties, que ce soit l’achat d’un deuxième réservoir de 1500 gallons face à une coulée abondante, l’entaillage et leurs essais d’outils. De quelques personnes à leurs débuts, leur auditoire a augmenté de manière exponentielle. «Ça a explosé durant la dernière saison des sucres», raconte Mélanie.

Tous leurs efforts dans la sucrerie ont porté fruit. Elles ont surpassé leur production de sirop chaque année depuis 2023. En 2024, elles ont obtenu un rendement de 5,45 livres à l’entaille et en 2025, elles ont produit 35 barils avec un rendement record de 5,65 livres à l’entaille, avec environ 200 érables en moins.

Maintenant que le chantier des tubulures est terminé, les acéricultrices projettent d’agrandir l’érablière en plantant des arbres sur une partie présentement en location et cultivée en grande culture. Il restera aussi à voir au transfert de l’entreprise familiale.

1000 heures par année

Comment les deux sœurs combinent-elles avec un bonheur évident leur travail et l’érablière? À la base, tout repose sur une bonne communication, disent-elles. Elles ont chacun leur emploi à temps plein. Danielle a son entreprise d’ébénisterie et Mélanie travaille à la quincaillerie tout près. Elles aménagent leur horaire pour avoir un jour par semaine dans l’érablière et, pendant les sucres, pour être présentes à temps plein à la cabane.

Durant les sucres, Mélanie, qui a déménagé pour se rapprocher de l’érablière, part l’osmose tandis que Danielle nettoie la bouilleuse et prépare l’équipement. Elle calibre aussi le sirop. En forêt, elles travaillent en duo. «On se fait une to-do list et on s’arrange ensemble», explique Mélanie. «Chacune fait ses affaires, mais on fait bouillir ensemble. On se complète vraiment», poursuit Danielle. Elles font au moins 500 heures chacune chaque année depuis qu’elles ont pris le relais de leur père.

Comme dans toute entreprise familiale, la relève n’est jamais très loin. Danielle amène ses trois filles à l’érablière et la famille tricotée serrée répond toujours présente dans cette fratrie de cinq sœurs. Danielle et Mélanie ont encore des projets plein la tête pour l’avenir de leur coin de terre. «C’est le plus bel héritage de faire les sucres», conclut Mélanie.

Cet article est un extrait de ce qui a d’abord été publié dans l’édition de février 2026 du Bulletin des agriculteurs.

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À PROPOS DE L'AUTEUR

Céline Normandin

Céline Normandin

Journaliste

Céline Normandin est journaliste spécialisée en agriculture et économie. Elle collabore également au Bulletin des agriculteurs.