L’agriculture à l’ère du carbone

Le marché du carbone et ses applications pour le secteur agricole suscitent de plus en plus d'intérêt, particulièrement ces temps-ci. La réalité est-elle à la hauteur des attentes? Un webinaire du CQPF a tenté de répondre à ces questions.

Bovins de race Charolais.

Marché du carbone, fonctionnement des crédits, le potentiel agricole dans cette industrie et le rôle des fourragères: tous ces aspects ont été couverts par un webinaire présenté dans le cadre des Journée à foin du Conseil québécois des plantes fourragères (CQPF). Encore méconnu et peu compris, le marché du carbone auquel adhère le Québec a pourtant un fort potentiel pour les prochaines années avec l’augmentation prévisible du prix du carbone. Le fonctionnement de cette bourse est inspiré du modèle développé dans les années 80 aux États-Unis pour réduire les émissions causant les pluies acides, avec succès d’ailleurs a rappelé l’animateur Daniel Bernier, conseiller en environnement de l’UPA et animateur du webinaire. Dans ce type de marché, un émetteur A acquiert des droits de polluer auprès d’un autre émetteur qui réduit avec succès ses propres émission de CO2.

Appliqué au modèle agricole, un producteur pourrait donc se voir payer pour ses travaux ayant pour effet de réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ce type de rémunération existe aux États-Unis et en Australie auprès de grands producteurs. Il est question de propriétaire de plus de 1000 acres ayant adopté des mesures améliorant la santé des sols (rotation, réduction des fertilisants et introduction des fourragères). Le problème ici, indique M.Bernier, est que les coûts des programmes annulent pour l’instant les avantages que les petits producteurs pourraient en retirer. La vente de crédits carbone fait aussi en sorte que les producteurs se délestent de leurs droits au profit d’autres entreprises. La question éthique n’est pas non plus à négliger puisqu’on autorise une autre entreprise à polluer, ce qui n’est évidemment le but à terme du marché. La capacité des terres agricoles à capter le carbone a aussi des limites.

Le temps presse pourtant, a démontré M.Bernier. Les gaz à effets de serre (GES)qui comprennent le gaz carbonique et le méthane se décomposent très lentement dans l’atmosphère et s'accumulent donc avec les années. Le phénomène est amplifié par l’utilisation accrue des énergies fossiles depuis l’industrialisation et la tendance s’est fortement amplifiée. Malgré les cibles de réduction fixées par les divers gouvernements, ces dernières sont immanquablement dépassées et le Québec ne fait pas exception à la règle. Bien que la province bénéficie d’une énergie propre (hydroélectricité), les émissions ont été réduites de seulement 6% depuis 1990 alors que la cible était de 20%. Le secteur agricole a un rôle à jouer dans cette augmentation puisque les GES provenant du secteur agricole ont augmenté de 12% depuis que les cibles ont été affichées (1990). Les émissions proviennent surtout de la fermentation entérique, de la gestion du sol et de la gestion du fumier, en plus du diésel et du propane utilisé dans le secteur.

Les initiatives agricoles se multiplient cependant. La Canadian Forage & Grassland Association et d'autres organismes canadiens appuient les initiatives concernant la conservation de terres cultivées en plantes fourragères, un contexte particulièrement propice à la réalité des Prairies. Il ne serait pas non plus impossible de voir dans le futur des regroupements de producteurs et d’entreprises afin de mesurer la portée des pratiques visant à réduire les GES en milieu agricole et réduire les nombreux coûts d’accès au marché carbone. Un programme visant les bandes riveraines existe avec par contre une servitude à perpétuité, ce qui peut représenter un frein. Puisque les initiatives volontaires sont possibles, des producteurs pourraient également être tentés d’en profiter mais il faut faire attention à l’accréditation des entités achetant ces crédits, ainsi qu’au greenwashing.

Les avantages du marché du carbone pour l’agriculture sont donc bel et bien présents, même si certaines contraintes existent. Le potentiel de captation des terres est par exemple limité. Le caractère immuable des actions pour  emmagasiner le carbone est aussi contraire à l’essence des pratiques agricoles. On ne pourrait pas par exemple détruire une prairie pour l’exploiter après quelques années. Elle devrait demeurer dans cet état pour que le carbone présent dans le sol ne soit pas libéré. Une utilisation du marché du carbone par plus d'acteurs et une multiplication des manières d’y accéder pourrait par contre changer la donne.

Le marché du carbone est donc un dossier à suivre pour l’agriculture avec un rôle non négligeable dans cet important enjeu pour les prochaines décennies que représentent les changements climatiques et les moyens de les réduire.

à propos de l'auteur

Journaliste

Céline Normandin

Céline Normandin est journaliste spécialisée en agriculture et économie. Elle collabore également au Bulletin des agriculteurs.

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