L’agriculture irriguée assèche la planète

France, 29 août 2002 – L’alimentation en eau potable de la population qui en est privée est l’une des trois priorités affichées du sommet de la terre de Johannesburg. Pour l’ingénieur de recherche Yves Lenoir, c’est « prendre le problème de l’eau par le petit bout de la lorgnette ». Ce dernier fustige en effet l’absence de remise en cause de la politique agroalimentaire mondiale, soutenue par les grandes agences internationales.

« Le vrai problème de l’eau, ce sont les ponctions toujours plus importantes pour l’agriculture irriguée qui conduisent à interrompre le cours des fleuves » affirme le scientifique, militant écolo à l’association Bulle Bleue. Les exemples son nombreux : le fleuve Jaune, qui sert à irriguer les grandes plaines du Nord de la Chine, est souvent asséché à la fin de l’été sur 500, voire 1 000 km ; en Asie du Sud, le développement de l’agriculture irriguée est tel que d’ici 20 ans environ, la moitié des cours d’eau seront, pour leur débit moyen, évaporés avant d’atteindre la mer. « En période sèche, on aura des problèmes sérieux. Et on dira que le climat change, et qu’on manque d’eau pour alimenter les hommes et les animaux » anticipe M. Lenoir qui prévient : « quand on regarde la prospective sur 20 ou 30 ans, on s’aperçoit que le problème de l’eau nous pétera à la figure bien avant que le climat ait véritablement commencé à changer. Et d’ailleurs, rien ne prouve qu’un changement de climat dû à une modification de la composition d’atmosphère telle qu’elle évolue actuellement ne soit pas favorable, pas partout, mais globalement. Plus il fait chaud, plus il est facile de produire à manger pour l’homme ». Mais encore faudra-t-il qu’il reste de l’eau. Et malheureusement, à Johannesburg, « rien n’est prévu sur l’agriculture irriguée ni sur les effets cumulatifs et complexes de cette politique agroalimentaire qui nécessite de plus en plus d’eau ».

D’ailleurs, « personne ne s’est occupé d’analyser réellement la conséquence de l’évaporation due à l’agriculture sur l’évolution du climat » déplore M. Lenoir qui rappelle que la vapeur d’eau est un gaz à effet de serre et qu’elle est plus présente dans l’atmosphère que, par exemple, le gaz carbonique. « Bien sûr, elle n’y reste pas définitivement, puisqu’elle retombe au bout d’une semaine environ. Mais il y en a continuellement. Ça peut induire un changement de climat, mais ce n’est pas étudié dans les modèles ».

Selon lui, pourtant, le pompage à un rythme effréné des grandes nappes fossiles (qui ne se renouvellent pas car elles sont trop profondes) de Libye, d’Arabie ou des Etats-Unis, peut conduire en quelques dizaines d’années à l’élévation du niveau de la mer de plusieurs centimètres. « On estime qu’environ 5 des 10 cm de l’élévation du niveau de la mer mesurée au cours du dernier siècle, peuvent être mécaniquement imputé à l’exploitation des ressources hydriques terrestres. Pour moitié, donc, c’est l’homme qui serait directement responsable de ce phénomène, et non pas un bouleversement climatique quel qu’il soit ».

Une chose est sûre : l’affaiblissement du débit des fleuves cause des perturbations écologiques importantes. Primo, la modification des profils côtiers. Parce que les fleuves amènent moins d’alluvions dans la mer, l’érosion maritime n’est pas compensée par cet apport tellurique indispensable. Ainsi, on sait que la mer gagne sur le Delta du Nil ou, plus proche de nous, sur la Camargue. Secondo, l’appauvrissement de la vie des estuaires. C’est en effet là que les poissons se reproduisent. Et si l’apport tellurique baisse, les conditions de reproduction des poissons sont mauvaises, et leur nombre diminue donc inmanquablement. Tertio, comme le débit des fleuves diminue, la densité de polluants y augmente. Les sols, et éventuellement, par infiltration, les nappes phréatiques, en pâtissent évidemment. « Si on continue, un ensemble de conséquences écologiques implacables viendront modifier les conditions de fonctionnement de la biosphère. C’est dans les zones humides qu’il y a le plus de vie sur terre, qu’elle est la mieux installée. C’est aussi là que l’homme porte le plus atteinte à son environnement. La pérennité d’une certaine biodiversité est donc menacée » affirme l’ingénieur.

Assumer la déforestation de l’Amazonie pour créer des prairies et y élever des boeufs qui serviront à alimenter la Chine, alors que sa population s’en est passée pendant des millénaires : c’est ce type de logique ahurissante, privilégiée par la FAO, donc l’ONU, que M. Lenoir veut dénoncer. « Les Chinois finiront obèses, comme les Américains », plaisante-t-il. Car à court terme, les conséquences sont autrement plus graves : « les questions que posent le problème de l’eau sont extrêmement politiques et stratégiques : elles sont liées au développement d’une certaine industrie agroalimentaire mondiale qui privilégie la nourriture carnée et qui nécessite environ 5 à 10 % de surface supplémentaire pour produire des aliments de base (céréales et légumineuses). Et ce non pas pour les hommes, mais pour le bétail ». En effet, et indépendamment des autres perturbations sur l’environnement (pesticides, engrais à hautes doses…), « on est obligés d’irriguer massivement puisqu’on développe ces cultures dans des zones qui ne s’y prêtent pas climatiquement. Le rendement hydrique est donc très mauvais, de l’ordre d’1 mètre cube d’eau pour 1 kg de blé ».

À propos de ratio, il en est un, pourtant largement utilisé dans les rapports de l’ONU, qui énerve particulièrement Yves Lenoir : « On a coutume de parler de l’eau en ressource accessible par tête de pipe. Cette façon de voir les choses est extrêmement dangereuse ». En effet, si un Jordanien (120 mètres cube par an et par habitant) devait prendre des bains comme un Français, il ne lui resterait actuellement que 45 mètres cubes pour tous les autres usages, de l’irrigation à la vaisselle en passant par l’industrie. Pourtant, la consommation en eau d’un Français (4 000) s’approche, elle, du fameux ratio cher à l’ONU (4 500). Est-ce donc franchement raisonnable d’imaginer que toute la population mondiale consomme autant d’eau qu’un Français ? « Non. Mais c’est une pierre d’achoppement qui n’est pas montrée du doigt parce que la doctrine veut que l’on raisonne en ratio. Comme si l’eau qui coule dans un fleuve devait être à terme entièrement consommée par l’homme ! C’est complètement pervers, et ça permet de comprendre pourquoi l’ONU et la Banque Mondiale soutiennent les grands programmes d’irrigation qui assèchent les fleuves. C’est leur credo : pas de problème si plus aucun fleuve ne coule vers l’océan. Le but, c’est un maximum d’eau pour un maximum d’habitants ».

Source : Digipresse

Site(s) extérieur(s) cité(s) dans cet article :

Organisation des nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)

http://www.fao.org

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