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Menace de guerre commerciale, un jeu dangereux pour l’agriculture?

Trump n’a décidément pas froid aux yeux depuis quelques semaines, menaçant à tout vent de taxes à l’importation de nombreux produits en provenance de plusieurs pays. Difficile ici de ne pas mentionner la Chine. Mais, avec les négociations en cours concernant l’ALENA et la mise en place la semaine dernière de taxes sur l’acier et l’aluminium, le Canada et le Mexique sont aussi maintenant sur le champ de bataille.

L’origine de ce conflit, le déficit commercial américain que M. Trump souhaite rééquilibrer à des niveaux plus « justes » pour la santé économique des États-Unis au cours des prochaines années. Make America Great Again…

Bien évidemment, les ramifications du conflit sont plus complexes qu’elles n’y paraissent. Plusieurs produits ont un long historique de contentieux, que ce soit en raison de déséquilibre commerciale, de taxes déjà en vigueur, de propriété intellectuelle, ou encore de réglementations et politiques propres à certains pays.

À partir d’ici, tenté d’établir avec justesse les nombreuses répercussions que devrait/pourrait avoir une guerre commerciale des États-Unis avec différents pays est un exercice qui dépasse largement la portée de cette chronique. Par contre, si on se reporte uniquement aux relations commerciales actuelles qu’ont les États-Unis avec la Chine, le Mexique et le Canada, pour l’agriculture, M. Trump joue un jeu dangereux.

Contrairement aux récents propos de M. Trump sur Twitter à l’effet que « les producteurs américains n’ont pas été traités justement depuis 15 ans par des partenaires comme la Chine, le Mexique et le Canada », un coup d’œil sur les chiffres de 2017 révèle un portrait bien différent de la situation…

Voir le commentaire de Trump

 

 

 

 

En réalité, ces trois pays représentent déjà dans plusieurs cas un déboucher très important, voire de 1er ordre, pour les exportations américaines de denrées agricoles. Quelques chiffres :

Chine

Autres céréales – 78% de la valeur des exportations mondiales américaines est à destination de la Chine, principalement du sorgho. On comprend ici la frustration américaine plus tôt cette année, lorsque la Chine a imposé une taxe sur les importations de sorgho américain…

Soya – 57% de la valeur totale des exportations américaines de soya découle de ventes à la Chine. Bien entendu, comme mesure de représailles, la Chine détient ici un atout de taille.

Autres produits – La Chine est également un important débouché commercial pour les produits laitiers américains (11%), le porc bien entendu (10%), mais également le blé (6%).

Statistiques de la Chine

 

 

 

 

Mexique

Maïs – Près de 30% des revenus à l’exportation pour le maïs américain proviennent du Mexique qui en est également le 1er importateur dans le monde.

Produit laitier – On en aura parlé beaucoup moins, mais les produits laitiers à destination du Mexique sont un important déboucher pour les producteurs de lait américain, avec 24% des revenus à l’exportation.

Porc – Pas de surprise ici, le Mexique étant reconnu comme l’un des principaux importateurs de porc américain avec la Corée du Sud et le Japon, avec 23% de la valeur commerciale totale des exportations américaines de porc de 2017.

Autres produits – Le Mexique importe aussi d’importants volumes de volaille (23%) et d’huile de soya (22%) en provenance des États-Unis.

Statistiques du Mexique

 

 

 

 

Canada

Légumes et fruits – Près de 50% de la valeur des exportations mondiales de légumes américaines et 33% de celle des exportations mondiales de fruits américains découlent de ventes au Canada. Sans surprise, en représailles aux taxes sur les importations américaines d’acier et d’aluminium, l’idée d’imposer une taxe sur les importations canadiennes de légumes et fruits américains circule déjà.

Animaux vivants – On sait que le Canada importe déjà de bons volumes de viande, spécialement de porc américain (12% en 2017…). Il est cependant intéressant de constater aussi que les éleveurs de bétail américain pourraient mal digérer une taxe canadienne sur l’importation d’animaux vivants qui, en 2017, représentait 30% de la valeur totale des exportations mondiales américaines de bétail.

Statistiques du Canada

 

 

 

 

De ces informations, on constate rapidement que les États-Unis jouent donc un jeu très dangereux avec d’importants partenaires commerciaux agricoles. De plus, considérant ces chiffres, on peut grandement douter que les producteurs agricoles américains aient été aussi injustement traités depuis 15 ans que le laisse entendre M. Trump. En réalité, il apparait plutôt qu’ils pourraient même faire les frais de stratégies de négociation commerciale destinée à favoriser d’autres produits, dont entre autres l’acier, l’aluminium, mais aussi les automobiles.

Dans tous les cas, à moins d’un changement de ton important dans les négociations et discussions en cours, ce qui ne fait aucun doute, c’est que personne ne gagne vraiment la partie dans une guerre commerciale, surtout dans un contexte de confrontation comme c’est le cas présentement.

Pour nous au Québec, cette situation n’est pas pour le moment de bon augure non plus. Rappelons qu’une forte proportion des prix des grains québécois découle de ceux à la bourse américaine. S’il y a escalade et que des représailles chinoises (soya, blé) ou mexicaines (maïs) sont mises de l’avant, il y a bel et bien risqué que les prix encaisse un bon revers comme ce fût d’ailleurs déjà le cas dernièrement pour le soya.

Dans le cas des viandes, le porc est spécialement à risque sachant que notre prix de référence est celui comptant américain. Encore une fois, s’il y a représailles du Mexique et de la Chine, le danger est bien réel que les prix éprouvent des difficultés, surtout avec la forte production actuelle de viande de porc américain.

Seul élément qui peut apparaitre positif de ces tensions commerciales, le ton menaçant des États-Unis qui invitent sans aucun doute plusieurs pays à établir de nouvelles relations commerciales avec de nouveaux partenaires. À terme, ceci contribuera certainement à développer davantage les marchés et, qui sait, peut-être bien offrir aussi de meilleurs prix aux producteurs.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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