Ce tueur silencieux, le dollar

Les temps changent, et la dynamique de marché pour les prix des grains au Québec aussi. Dans les dernières années, j’ai mentionné à plusieurs reprises dans ce blogue l’intérêt de travailler son dollar canadien, notant au passage un « pattern » assez récurant de recul du huard en début d’année à partir de 2013, et ce, jusqu’à l’an dernier. Mais, 2018 pourrait très bien changer la donne.

Pour ceux qui sont moins familiers avec l’impact du dollar canadien sur nos prix des grains au Québec, je vous glisse à la fin de cette chronique quelques explications à ce sujet.

Maintenant, pourquoi le dollar canadien prend-il du poil de la bête en ce début de 2018 alors que c’était tout le contraire dans les dernières années?

Les raisons de cette fermeté du dollar canadien sont nombreuses :

  • L’économie canadienne performe mieux que prévu depuis 1 an.
  • Le taux directeur a été haussé deux fois au cours de la dernière année par la Banque du Canada et on parle déjà d’une autre hausse imminente (possiblement même la semaine prochaine).
  • Le taux de chômage canadien ne cesse de reculer, actuellement à son plus bas depuis **1976**!!
  • Le dollar américain est pratiquement à son niveau le plus faible depuis 2014.
  • Le prix du pétrole est à son meilleur depuis 2015.

Si vous voulez un beau cocktail pour propulser le dollar à la hausse, vous n’êtes pas loin d’en avoir la recette parfaite…

Bien qu’il demeure toujours difficile de prévoir la prochaine direction que suivra notre huard, disons donc qu’à moins d’imprévus majeurs, on peut donc dire « bye-bye » à ce que nous avons vu depuis 2013, un dollar canadien qui jouait du yoyo autour de 0,70 à 0,75. À l’opposé, de semaine en semaine, la menace de voir notre devise grimper à plus de 0,83, puis 0,85 et peut-être même 0,90 $US se veut grandissante.

Pour les producteurs du Québec (et du reste du Canada…), cette dynamique de marché n’est pas une bonne nouvelle. Bien que l’effet ne soit pas aussi transparent qu’un recul des prix à Chicago, subtilement, la possibilité que le dollar canadien gagne encore du terrain dans les prochaines semaines ajoute une pression baissière supplémentaire sur les prix déjà bien malmenés depuis plus de trois ans.

À partir d’ici, que faire pour un producteur qui cherche à vendre plus cher ses récoltes?

Beaucoup de producteurs n’ont pas nécessairement de stratégies commerciales très développées. Si le prix est bon, je vends…

Dans ce cas-ci, pour l’instant, il restera sans aucun doute difficile de vendre mieux sans un coup de pouce de Dame Nature au cours de la prochaine année. Par contre, question de se donner une chance, l’historique des prix des dernières années au Québec invite à considérer des ventes davantage en mars puis au cours des mois de juin et juillet pour le maïs, et janvier/février puis encore une fois juin et juillet pour le soya. Le fait que le dollar pourrait s’apprécier invite alors surtout à se montrer plus prudent dans ses objectifs de ventes.

Par contre, si vous êtes un producteur qui aime à travailler davantage votre prix de vente, les avenues sont plus nombreuses :

– Si vous avez un bon volume de grains à vendre, couvrir son dollar à l’aide de la contrepartie pourrait être une avenue.
– Rehausser ses objectifs de vente en base $US pour les prochains mois, question de ne pas se faire couper l’herbe sous le pied avec un dollar trop fort. Personnellement, je considère davantage des bases $US de maïs à plus de 0,40-0,50 et dans le soya idéalement à 0 et plus (selon les régions).
– Fermer davantage des bases en $CAN pour réduire son risque sur le dollar.
– Optimiser ses gains sur le dollar et sa base $US en utilisant l’analyse technique. **

– Considérer davantage de ventes à l’avance si les prix proposés rejoignent nos objectifs.

**Rien n’est linéaire dans les marchés. Bien que le dollar canadien a globalement des chances de progresser, il le fera en dent de scie. Il faut alors saisir la balle au bond lorsque le dollar nous propose une valeur plus faible.

Bien entendu, le fait de travailler davantage sa commercialisation demande un peu plus de temps et d’engagement. Par contre, les dernières années plus difficiles démontrent que le jeu en vaut la chandelle.

En somme, face à la hausse du dollar, pour ceux qui aiment à fermer simplement des prix, l’approche demeure d’être un peu plus prudent et de viser certaines périodes de l’année qui se sont montrées plus « payantes » dans les dernières années.

Si vous êtes par contre du camp des producteurs qui suivent des stratégies plus élaborées, question de maximiser davantage votre prix de vente, on réajuste à la hausse ses objectifs de base $US, et on se protège un peu plus avec des bases en $CAN lorsqu’elles sont intéressantes.

** Vous aimeriez en savoir plus sur la commercialisation de vos grains, pourquoi ne pas participer à l’une de mes formations que je propose cet hiver. Pour en savoir plus à ce sujet, Formation DIX Commandements AGENDA 2018. **

– – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – –

La mécanique du dollar et le prix des grains au Québec 

Les marchés mondiaux et nord-américains des grains se transigent principalement en devise américaine. Le marché de référence, la bourse de Chicago, est aussi en $US. Ce veut donc dire qu’essentiellement, pour être compétitif et « comparable », bien que les producteurs québécois soient payés en $CAN, en réalité, on doit toujours réajuster notre prix en $US en quelque sorte. Un exemple…

On sait que cette année, le 1er objectif pour beaucoup de producteurs sera de vendre du maïs idéalement à 200 $ la tonne et plus. Avec un taux de change à 0,80 $US pour 1 $CAN, le comparable de ce prix en $US est 160 $ la tonne. Maintenant, posons qu’à 160$US, l’intérêt des acheteurs est au rendez-vous. Parfait! Tout le monde est heureux et les transactions à ce prix se déroulent bien…

Par contre, imaginons maintenant que notre dollar poursuit à la hausse et grimpe à 0,90 $US pour 1 $CAN. Un producteur du Québec qui désire toujours avoir 200$ la tonne demande donc en réalité en équivalent américain de 180 $US. Malheureusement, l’acheteur était heureux avant à 160 $US. Il sera donc un peu moins intéressé si le prix qu’on lui demande est de 180 $US et il sera tenté d’aller voir ailleurs question de garder son prix d’achat à 160 $US.

Dans cet exemple, en réalité, ni le producteur ni l’acheteur ne sont responsables de ce changement de prix, mais sur papier, la différence est bel et bien là, car la hausse du dollar canadien a forcé un changement de prix en $US. Dans ce cadre, notre dollar canadien plus élevé n’est donc pas une bonne chose, l’opposé étant certainement plus positif; un recul à 0,70 $US pour 1 $CAN proposant un équivalent américain de 140 $US.

Maintenant, certains me diront : « Oui, mais nous, on travaille en dollar canadien et non, ce n’est pas vrai que la meunerie locale ou le producteur de porc d’à côté achète en dollar américain. »

Bien vrai. Le hic cependant c’est que baignant dans un marché nord-américain où les acheteurs du Québec ont la capacité de s’approvisionner chez nos voisins du sud, les producteurs du Québec doivent rester dans l’ensemble compétitifs. On sait très bien que les gros acheteurs québécois ont aussi la capacité d’importer au besoin d’importants volumes de l’autre côté de la frontière. Si le dollar canadien passe de 0,80 à 0,90 $US pour 1 $CAN, comme acheteur de maïs, un gain de 20$ n’est certainement pas à négliger.

Donc en sommes, malheureusement, bien que la ligne ne soit pas aussi tranchante que l’exemple ci-haut, le fait de voir notre devise gagner du terrain n’est pas une bonne chose pour ceux qui ont du grain à vendre. C’est le cas présentement.

à propos de l'auteur

Commentaires