Le blé fait les manchettes

En l’espace de deux à trois semaines, le marché du blé est devenu « mainstream » dans les médias qui parlent généralement très peu des marchés agricoles. En fait, de mémoire, la dernière fois qu’ils en ont vraiment parlé remonte surtout au début des années 2010 avec la sécheresse historique aux États-Unis et l’explosion des prix au cours de l’été 2012.

Je me rappelle entre autres à l’été 2012 une entrevue avec un producteur de porc qui avait passé au téléjournal de TVA à la fin juillet. Évidemment, ce producteur expliquait sans détour que si la situation dégénérait davantage, que les prix du maïs et du tourteau continuaient de fracasser des records, ce n’était qu’une question de mois, voir semaines, avant qu’il soit hors jeu. On connaît la suite, en août, le maïs aura finalement atteint un sommet définitif à plus de 8,40 $US/bo..

Dans le cas du blé, on peut parler aussi du pic de prix atteint au cours de la période de 2007 à 2008, à Chicago, à un incroyable 13,50 $US/bo., soit pas loin du triple du prix actuellement transigé. De mauvaises récoltes, spécialement dans la région de la Mer Noire, et des stocks serrés de blé avaient incité les gouvernements de plusieurs pays, dont la Russie et l’Ukraine, à imposer des taxes sur les exportations de blé afin d’assurer un approvisionnement domestique adéquat.

Et qu’en est-il cette année? Pourquoi les prix sont-ils aussi nerveux? Essentiellement pour les mêmes raisons, à quelques virgules près…

En Russie, la saison aura été assez mauvaise pour faire fondre la récolte d’un record l’an dernier de 85 millions de tonnes à seulement 67-70 millions de tonnes cette année. En Europe, des conditions très chaudes et sèches ont aussi lourdement affecté les perspectives de récoltes en cours. Le marché boursier de référence là-bas, le MATIF, a d’ailleurs bondi à un sommet inégalé depuis 2014.  Enfin, en Australie, la sécheresse menace aussi les cultures pour une 2e année.

Bref, on doit donc s’attendre à une récolte mondiale de blé beaucoup moins importante que prévu, et c’est ce que les marchés ont digéré depuis plusieurs semaines. Maintenant, les virgules…

Contrairement à 2007-2008, les stocks américains et mondiaux de blé devraient demeurer encore très élevés au cours de la prochaine année, et ce, même avec des récoltes décevantes pour plusieurs pays. Il faut en fait se rappeler que si depuis 2-3 ans, le prix du blé a effleuré à plusieurs reprises des creux importants, c’est qu’année après année, les stocks américains et mondiaux n’ont cessé de grimper à de nouveaux sommets. Avant que nous nous retrouvions avec une situation où la disponibilité de blé se veuille vraiment problématique, il faudrait donc en réalité que d’autres mauvaises récoltes aient lieu au cours de 2019.

La semaine dernière, Radio-Canada m’a contacté pour une entrevue à l’heure de pointe en Alberta. M. Boucher, le prix du blé a fortement grimpé dans les dernières semaines, qu’en pensez-vous? Et pour les consommateurs, doit-on s’attendre à ce que le prix de notre pain grimpe?

S’il est vrai que le prix du blé a connu une bonne progression, je dirais d’une part qu’il s’agit plutôt d’un retour à un niveau d’équilibre plus juste, surtout pour les producteurs. Jetez un coup d’œil au graphique ci-joint, et on comprend rapidement qu’en fait, sur une dizaine d’années, nous sommes encore très loin d’un prix excessivement élevé…

D’autre part, s’inquiéter que le prix du pain puisse grimper après quelques semaines seulement de hausse, et surtout, avec des stocks encore très élevés de blé m’apparait un peu « overkill »* comme dirait les Anglais.

Quand j’ai commencé à suivre les marchés boursiers il y a maintenant plus d’une vingtaine d’années, je me rappelle avoir lu un livre très intéressant sur les investissements boursiers de M. Peter Lynch**. Dans ce livre, cet investisseur à succès mentionne que c’est souvent quand Monsieur et Madame tout le monde se mettent à parler d’un investissement comme d’une valeur sûre que c’est le bon moment de vendre. J’aime cette réflexion qui, dans le cas ici du blé, m’invite à la prudence. Quand les médias se mettent à parler des marchés agricoles, ce qu’ils font rarement, c’est peut-être que nous ne sommes plus bien loin de la fin.

*Excessif

** Peter Lynch, Learn to Earn: A Beginner’s Guide to the Basics of Investing and Business, 1996

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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