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Marché des grains : 5 choses que je retiens de 2017

La fin d’une année marque toujours un tournant et le début d’une nouvelle année demeure l’occasion de prendre du recul.

2017 ne fut en rien une année remarquable pour les prix des grains qui ont déçu sur pratiquement toute la ligne. Certes, nous avons eu quelques périodes de nervosité et des rebonds intéressants. Je pense entre autres aux inquiétudes météo en Amérique du Sud au début de 2017 qui ont fait bondir le marché du soya. Aussi, à l’été dernier, la sécheresse dans l’ouest/nord-ouest du Midwest américain qui aura particulièrement fait progresser le marché du blé.

Mais sinon, pour une 3e année, le marché des grains aura essentiellement proposé très peu. Il y a néanmoins quelques éléments que je retiens de 2017 afin d’améliorer ma lecture des prix et d’affiner mes stratégies de mise en marché.  En voici cinq :

1 – Vendre la météo

Rien de nouveau sous le soleil si ce n’est plus de rigueur. Quand les marchés s’emballent en raison de problèmes météo, on a souvent tendance à se projeter en avant avec en tête l’idée que la situation « pourrait » se détériorer davantage. Bien sûr, on ne veut pas manquer le bateau. Le problème, c’est qu’en réalité, c’est rarement le cas.

2012 demeure encore aujourd’hui « la référence »  à  ce sujet. Quand on voit les prix s’animer en raison d’un problème météo, notre réflexe est naturellement d’envisager qu’ils pourraient faire encore mieux si la situation se détériore davantage… comme en 2012. Malheureusement, depuis 2012, nous avons assisté à répétition à des « pétards mouillés » côté problèmes météo.

Peut-être bien que la prochaine fois sera la bonne. Peut-être bien que les cultures seront vraiment endommagées et qu’on assistera alors à un juste retour du balancier côté prix après plus de trois années décevantes en raison de récoltes record.

Sauf qu’en attendant, quelqu’un qui aurait réalisé des ventes chaque fois que les prix ont connu un « rallye météo » dans les dernières années aurait été gagnant.

Pour 2018 – Vendre les rallyes météo demeure en tête de liste de mes objectifs. Pour les plus avancés dans leurs stratégies et outils de commercialisation, l’analyse technique demeure le meilleur moyen de garder le cap et d’être plus rigoureux. Pour ceux qui sont moins avancés, l’idée de se forcer à vendre un certain volume sur ces rallyes m’apparait un bon point de départ.

 

2 – Les réseaux sociaux, « fake news 2.0 » !!

J’ai ouvert un compte sur Twitter en 2010, et sur Facebook en 2011. Au quotidien, je navigue à répétition depuis plus de 8 ans sur ces réseaux sociaux comme outil d’information sur les marchés. Au départ, l’idée était de débusquer « la nouvelle » qui aurait pu m’échapper ou encore d’être plus rapidement informé qu’avec d’autres canaux d’informations.

À titre d’exemple, j’ai souvent cité par le passé l’efficacité de Twitter pour obtenir en l’espace de quelques Tweets les grandes lignes des rapports d’offre et demande du USDA dans les minutes suivant leur publication.

Par contre, depuis déjà deux à trois ans, alors que la communauté agricole s’investit plus que jamais dans les réseaux sociaux, je constate une dérive de l’information quand vient le temps de parler marcher des grains.

Le grand défaut de réseaux sociaux est le biais d’information suivi par ses usagers. En d’autres mots, on utilise par exemple Twitter pour renforcer nos perceptions et convictions plutôt que les remettre en question. Si on voit filtrer par exemple un risque de sécheresse, il devient tentant de ne retenir que les bribes de « Tweets » qui renforcent l’idée qu’elle soit grave et importante, omettant volontairement ou non au passage ceux qui indiquent plutôt qu’elle n’est peut-être pas aussi dramatique qu’on le dit.

Il y a aussi un côté très « star system » aux réseaux sociaux. On peut facilement débusquer des vedettes qui carburent aux messages à succès et au décompte d’abonnés. D’ailleurs, des recherches démontrent aujourd’hui que les réseaux sociaux agissent sur le cerveau comme une drogue. Chaque « like », ou « retweet », nouveau message ou nouvel abonné est en quelque sorte le « fix » recherché par nombre d’usagers des réseaux sociaux.

Dans ce cadre, je doute de plus en plus de la rigueur de l’information transmise par les réseaux sociaux. Sans que le message « social » transmis soit sans fondement, est-il approprié d’en tirer des conclusions prématurées ? Je m’interroge…

Pour 2018 – Je veux demeurer actif et proactif sur les réseaux sociaux qui demeurent une source d’informations extraordinaire. Par contre, quand vient le temps de prendre des décisions commerciales, mon constat de 2017 m’invite plus que jamais à questionner et me montrer plus rigoureux dans l’interprétation des informations transmises par les réseaux sociaux. Ne pas me baser uniquement sur quelques « Tweets » pour déroger de mes objectifs de ventes.

 

3-  Les technologies agricoles tuent les prix ?

Je suis de nature généralement optimiste quand vient le temps de parler de perspectives pour le marché des grains et les prix. J’aime à croire qu’à l’horizon, il y aura toujours un imprévu pour faire bondir les prix et que, éventuellement, nous verrons ceux-ci gagner du terrain de manière plus constructive, intéressante et définitive. Par contre, 2017 m’a déçu.

Malgré des conditions météo qui n’ont pas nécessairement été des plus faciles, je constate que les rendements ont été au rendez-vous. C’est spécialement vrai pour le maïs qui, aux États-Unis comme au Québec, en aura surpris plus d’un avec de nouveaux niveaux record.

On peut aussi se rappeler que les conditions n’ont pas été nécessairement faciles pour les cultures de blé dans les Prairies canadiennes. Et pourtant, après avoir fait craindre un recul sous 24-25 millions de tonnes, la récolte canadienne de blé aura finalement atteint 30 millions de tonnes, la 3e plus importante récolte de blé canadien jamais enregistrée.

Je m’interroge donc aujourd’hui de plus en plus sur l’efficacité des nouvelles techniques et technologies agricoles qui semblent bel et bien porter fruit, et contribuer de mieux en mieux à déjouer Dame Nature.

Pour 2018 – L’effet est peut-être diffus et reste à démontrer. Mais, pour ma part, le fait que les nouvelles technologies agricoles permettraient de mieux en mieux de déjouer Dame Nature m’invite davantage à la prudence. Ponctuellement, au cœur d’une tempête d’inquiétudes qui enflamme les prix des grains en raison d’un problème météo, je veux garder davantage les deux pieds sur terre. Oui, tout est possible et des rendements catastrophiques restent toujours à considérer. Le fait que ce serait par contre moins le cas qu’il y a 20-30 ans m’invite à la prudence, avec des objectifs de vente que je dois suivre avec plus de rigueur que jamais.

 

4 – Les marchés se mondialisent

Dernièrement, j’ai pris quelques instants pour évaluer quels étaient les principaux joueurs mondiaux dans les marchés d’exportation de grains, plus spécialement, ceux du maïs, du soya et du blé. Question de mettre les choses en perspective, j’ai également comparé mes résultats avec ce qu’on pouvait observer au début des années 2000. Le constat est évident, les marchés se mondialisent :

Ainsi, plus de joueurs se répartissent la tâche d’approvisionner la planète, les marchés mondiaux comportent plus de compétition, et les incertitudes de production se répartissent sur davantage de pays. Enfin, si les États-Unis demeurent un joueur de 1er plan à surveiller dans les marchés, il est de moins en moins le seul.

Et quelle incidence peut avoir une telle diversification sur les prix? Essentiellement, disons que le risque d’un manque à gagner « mondial » de grain se trouve plus diffus, suggérant moins de changements importants des prix sur du long terme.

Je mets par contre une emphase sur « long terme », car sur de courtes échéances, le fait que plus de pays contribuent à produire et exporter des grains signifie aussi plus d’imprévus météo qui, ponctuellement, peuvent faire rapidement grimper les prix.

Pour 2018 – Je crois que les opportunités de voir les prix bondir se veulent plus nombreuses chaque année alors que les marchés surveillent de plus en plus de joueurs importants dans les marchés. Il y a 20 ans, on parlait surtout des États-Unis. Aujourd’hui, on parle des États-Unis, de la Chine, du Brésil, de l’Argentine, de l’Ukraine, de la Russie, de l’Australie, de l’Europe, et j’en passe.

Par contre, plus de joueurs me dit aussi un risque plus diffus de mauvaises récoltes. Je rajuste donc tranquillement mes objectifs de vente à des niveaux plus « réalistes », à tout le moins, pour initier de premières ventes.

 

5 –  Trump ne fut pas…

Difficile avec 2017 de ne pas parler de l’arrivée au pouvoir de M. Trump qui a pris d’assaut la politique américaine comme un éléphant dans un cabinet de porcelaines chinoises. Sauf qu’après bientôt un an au pouvoir, force est d’admettre que malgré une multitude d’initiatives controversées et de coups de gueule, non seulement M. Trump demeure toujours à la barre, mais l’hécatombe prédite par nombre d’analystes et de spécialistes n’aura pas eu lieu.

Qu’on se comprenne bien, M. Trump a bel et bien bouleversé et apporté des changements importants et irréversibles à bien des égards : avortement de l’accord Transpacifique, retour à la table de négociation du Canada, des États-Unis et du Mexique concernant l’ALENA, réduction de financement de plusieurs programmes, services et organisations aux États-Unis, dont l’EPA chargée de la protection de l’environnement aux États-Unis, etc..

Par contre, non, les marchés ne se sont pas effondrés, non, l’économie américaine n’est pas en déroute, et non, il n’y a pas encore de mur entre le Mexique et les États-Unis.

Bref, l’arrivée de M. Trump ne se sera pas soldée par une crise sans précédent, et à tout le moins jusqu’ici, tout roule encore dans un cadre qui demeure « normal ». Les marchés financiers continuent leur yoyo incessant. Malgré la remise en question de l’ALENA, le Mexique et le Canada continuent pour leur part de transiger massivement d’importants volumes de produits agricoles avec les États-Unis.

Pour 2018 – Tenter d’anticiper les prochaines initiatives de M. Trump est un jeu dangereux, puisque le personnage reste lui-même fougueux et impétueux. En ce sens, 2018 pourrait encore voir de nouvelles décisions du président américain affecter les marchés agricoles et financiers. C’est sans compter que M. Trump apparait toujours sur le point de se faire montrer la porte.

Par contre, côté prix des grains et denrées agricoles, je continue de douter que les initiatives de M. Trump puissent grandement les affecter, à tout le moins, sur une courte échéance.  

Je garde cependant à l’oeil le dollar canadien qui pourrait bondir si la devise américaine était appelée à reculer davantage. Côté stratégie de commercialisation, je demeure donc très prudent dans la fermeture de « bases » en $US. De plus, tout raffermissement du dollar canadien risque d’occasionner une pression supplémentaire négative sur les prix des grains au Québec. En ce sens, une envolée du huard me forcerait donc à réfléchir de nouveau à mes objectifs de prix de vente.

 

Conclusion

Pour 2018 :

  1. Vendre les rallyes météo ;
  2. Rester actif sur les réseaux sociaux, mais plus prudent que jamais sur les nouvelles qui y sont véhiculées ;
  3. Les rendements apparaissent plus imperméables aux imprévus météo, ne pas tout miser sur un risque de récolte catastrophe ;
  4. Nous avons de plus en plus d’opportunités de ventes au cours d’une année, mais à défaut d’un problème majeur, les prix ont moins de capacité à grimper à des sommets ;
  5. Avec M. Trump à la barre, restée prudent face à un risque d’une envolée du dollar canadien qui pourrait exercer une pression négative sur les prix au Québec.

Devant ces constats, je termine cette conclusion de 2017 sur une note optimiste. Je demeure plus que jamais confiant qu’il y a matière à obtenir de bons prix de vente, que les marchés soient à des sommets ou à des creux.

Dans les dernières années, j’ai eu l’occasion de travailler avec plusieurs producteurs et entreprises agricoles qui ont entrepris de revoir leur processus de commercialisation. Or, avec 2017, mon constat le plus remarquable est de voir que tout ce travail porte fruit tranquillement.

Comme quoi, avec une bonne connaissance de ses coûts de production, de bons objectifs de vente et le suivi rigoureux de ses plans de commercialisation, bon an mal an, même en années de vaches maigres, il reste profitable de cultiver !

À tous, une excellente année 2018 !

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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