Les bovins pour contrer le gaspillage alimentaire

Les bovins ont un avantage unique grâce à leur digestion efficace des sous-produits à haute teneur en fibre

Les bovins pour contrer le gaspillage alimentaire

Durant notre enfance, la phrase « finis ton assiette ou tu n’auras pas de dessert » nous incitait à ne rien y laisser. Pour certains, la culpabilité servait même de levier lorsqu’on leur disait qu’il y avait des enfants qui mourraient de faim dans les pays du tiers monde. La Terre a vu son nombre d’habitants doubler depuis quarante ans. Il est donc évident que des enjeux comme la sécurité, les pertes et le gaspillage alimentaires soient mis de l’avant. Chaque année au Canada, près d’une tonne de nourriture par personne est perdue ou gaspillée. Le Défi de réduction du gaspillage alimentaire découle de l’engagement du Canada à soutenir l’objectif mondial de réduction du gaspillage alimentaire de l’Organisation des Nations Unies (ONU) de 50 % d’ici 2030. Les pertes et le gaspillage alimentaires sont beaucoup plus que les restants non identifiés et légèrement menaçants qui se retrouvent au fond de notre réfrigérateur. En fait, on le définit comme étant tout produit de culture ou d’élevage qui n’est pas consommé par un être humain.

Mais une part de ces pertes et de ce gaspillage finissent par être consommés par l’être humain par le biais du bétail. Prenant part à un projet de grappe bovine, Dr Kim Ominski et ses collaborateurs de l’Université du Manitoba, de l’Université Lethbridge et d’Agriculture Canada ont étudié l’impact du bétail sur le gaspillage alimentaire. Leur premier rapport intitulé « Utilization of by-products and food waste in livestock production systems: A Canadian Perspective » sera publié dans le journal Animal Frontiers. Voici quelques-unes de leurs constatations :

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) fait une distinction entre les pertes et le gaspillage alimentaires. Le gaspillage alimentaire prend place au supermarché, au restaurant ou à la maison. Certaines entreprises ont inclus un objectif de réduction ou d’élimination du gaspillage alimentaire dans le cadre de leurs activités au sein de leurs initiatives en matière de responsabilité d’entreprise. Par exemple, certains commerces de détail donnent des fruits et légumes meurtris ou non vendus et des produits de boulangerie invendus ou périmés à des banques alimentaires ou à des producteurs afin de nourrir leur bétail, tel qu’expliqué par Jill Burkhart dans l’édition de novembre 2020 de la revue Canadian Cattlemen. Nourrir le bétail avec des restes de table provenant de maisons privées ou de restaurants est une pratique illégale à moins qu’ils aient été cuits à nouveau afin d’y éliminer tout pathogène. En fait, la vente transfrontalière non réglementée de restes de table destinés à l’alimentation de porcs a possiblement contribué à la propagation de la grippe porcine africaine en Europe et en Asie.

Les pertes alimentaires quant à elles se produisent lors de la production, l’entreposage et la transformation des aliments, soit bien avant qu’ils se retrouvent en magasin, au restaurant ou à la maison. La définition de « perte alimentaire » est très large. Les récoltes détruites par la grêle, la paille et les grains ressortis derrière la moissonneuse-batteuse, la germination des récoltes surabondantes excédant la capacité d’entreposage, l’orge non classée « qualité brassicole » et le blé non conforme aux normes de mouture sont tous des exemples de pertes alimentaires à la ferme. Des sous-produits provenant de la transformation alimentaire incluant les pommes de terre de petite taille ou endommagées, les croustilles et les frites trop cuites, la pulpe de betteraves, les coques, les pertes au tamisage, les drêches de distillerie et les farines d’oléagineux constituent tous des pertes alimentaires.

Cette définition plutôt large pose problème pour deux raisons. Premièrement, les êtres humains ne peuvent ou ne vont habituellement pas consommer ces sous-produits. S’ils les consommaient, ils n’arriveraient pas à les digérer à cause de leur haute teneur en fibre ou pourraient tomber malades (ex. : mycotoxines). Donc, peut-être que ces choses n’auraient simplement pas dû être classées comme des aliments au départ.

Deuxièmement, le fait que ces produits ne puissent être consommés par des êtres humains ne signifie pas qu’ils ne puissent pas nourrir des animaux. Ces cultures et sous-produits peuvent nourrir le bétail dont le système digestif est capable d’assimiler la haute teneur en fibre ou les mycotoxines beaucoup mieux que celui des êtres humains. Donc, une quantité importante de ces pertes alimentaires se retrouvent quand même dans nos assiettes indirectement par le biais des œufs, du lait ou de la viande. Si ces aliments n’étaient pas consommés par le bétail, ils seraient réellement perdus et les engrais, les herbicides et le carburant (ainsi que tout impact environnemental en découlant) ayant contribué à leur production seraient également gaspillés. S’ils ne sont pas utilisés pour nourrir le bétail, ces aliments pourraient se retrouver dans les sites d’enfouissement ou être utilisés pour produire du biogaz ou du biocarburant. Mais ces derniers ne nourrissent pas une population grandissante, contrairement aux œufs, au lait, à la viande ou au bœuf.

Les bovins ont certains avantages uniques. Grâce à leur digestion efficace des sous-produits à haute teneur en fibre, ils peuvent consommer jusqu’à 50 % de drêches de distillerie au sein de leur ration, ce qui est beaucoup plus que les porcs (15 %) et les poulets (10 %). Les coques à haute teneur en fibre de l’avoine, du soja et du tournesol sont bénéfiques pour les bovins, mais ne le sont pas pour les porcs et les poulets. Les bovins digèrent également beaucoup mieux les taux élevés de mycotoxines dans leur alimentation que les animaux monogastriques.

Contrairement aux autres types de bétail, les bovins au pâturage peuvent manger directement certaines pertes alimentaires comme les cultures gelées ou détruites par la grêle, et ce, sans récolte ni transport. Les bovins sont donc potentiellement une solution unique et efficace, voire perçue comme miraculeuse, pour répondre en partie à l’enjeu des pertes alimentaires. Un bon exemple est la paille. Elle n’est pas considérée comme un aliment et, donc, pas comme une perte alimentaire, mais elle représente 50 % de la biomasse d’un champ de grandes cultures. La paille peut faire partie de la ration des bovins au même titre que l’herbe des terres incultivables. Ceci représente un gain net de nourriture pour les êtres humains grâce aux bovins.

Le gouvernement a aussi un rôle à jouer dans l’élimination des obstacles réglementaires qui contribuent aux pertes alimentaires. D’un point de vue légal, les sous-produits ne peuvent pas être vendus ou utilisés pour alimenter le bétail tant et aussi longtemps que l’Agence canadienne d’inspection des aliments ne les approuve pas et ne les ajoute pas à l’Annexe IV du Règlement sur les aliments du bétail.  Par exemple, les féveroles à petits grains et l’huile de chanvre sont de plus en plus populaires auprès des consommateurs. Les sous-produits de ces cultures pourraient remplacer certains grains et suppléments de protéines qui sont présentement utilisés dans les rations du bétail, mais ne peuvent pas tant qu’ils n’ont pas reçu d’approbation réglementaire.

L’équipe de recherche travaillera également à mesurer l’impact de la réutilisation des pertes et du gaspillage alimentaires par le biais de l’alimentation du bétail sur les gaz à effet de serre, l’utilisation des terres et la biodiversité. Ces chercheurs sont impliqués dans des initiatives internationales à la FAO et utiliseront les résultats des études afin d’aider les décideurs mondiaux à comprendre que les bovins ne sont pas le problème, mais bien, une partie de la solution.

Cet article rédigé par Dr Reynold Bergen, directeur scientifique pour le Beef Cattle Research Council (BCRC), a été publié dans l’édition d’avril 2021 de la revue Canadian Cattlemen.

La publication en langue française de ce texte est rendue possible grâce à un partenariat ponctuel avec Les Producteurs de bovins du Québec.

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