L’Argentine s’inquiète de sa « soya-dépendance »

Buenos Aires (Argentine), 27 avril 2004 – L’Argentine s’inquiète de sa dépendance toujours plus grande envers le soja, qui a connu un essor tel au cours de la dernière décennie que la solidité de la reprise économique du pays dépend désormais largement du niveau des cours de la protéagineuse sur le marché à terme de Chicago.

Troisième producteur et exportateur mondial, après le Brésil et les Etats-Unis, l’Argentine profite actuellement d’une conjoncture exceptionnelle: une production proche de ses records historiques et des prix au plus haut depuis 15 ans.

Le soja et ses dérivés ont généré l’an dernier plus de 6 milliards de dollars d’exportations, soit près de 25% des ventes du pays latino-américain. Et la protéagineuse est devenue l’outil indispensable qui permet au gouvernement de Nestor Kirchner de boucler son budget et de tenir ses engagements internationaux.

L’économiste Carlos Melconian, l’un des premiers à avoir alerté le pays sur les risques entraînés par sa « soja-dépendance », résume: l’agriculture, et donc en premier lieu le soja, fournit désormais 13% des recettes fiscales du pays.

Grâce à l’existence d’un prélèvement à l’exportation de 23,5%, le nouvel « or vert » génère depuis deux ans la totalité de l’excédent budgétaire promis au Fonds monétaire international (FMI) pour payer la dette extérieure du pays, souligne ce proche de l’ancien président Carlos Menem dans un entretien à l’AFP.

Depuis la campagne 95/96, les surfaces semées en soja ont plus que doublé, passant de 6 millions d’hectares à 14,3 millions d’hectares. La production a atteint 35,5 millions de tonnes l’an dernier et devrait rester à un très haut niveau cette année, autour de 33 Mt, en dépit de la sécheresse qui affecté le pays.

Pour l’agriculteur, le soja a toutes les qualités: c’est une culture simple, peu sensible aux aléas climatiques, contrairement à nombre de cultures concurrentes comme le maïs ou le coton. Elle n’a pas besoin de sols profonds, comme en atteste son essor récent dans les régions pauvres et sèches du nord argentin.

C’est surtout une culture bon marché: en serrant les coûts, on peut semer et protéger un hectare de soja pour 100 dollars. Pour le maïs, le coût est de 700 dollars. D’où une rentabilité incomparable, souligne Jorge Ingaramo, le directeur des études économiques de la Bourse des céréales de Buenos Aires.

Pour Gustavo Grobocopatel, l’un des principaux producteurs du pays, le boom du soja est là pour durer… 20 ans. « C’est une tendance établie de l’humanité: plus on a d’argent, plus on consomme de protéines animales. Avec l’interdiction des farines animales et la raréfaction des prises de poissons (autre source de farines protéiniques), le soja est devenu la seule option ».

Avec une Chine qui s’industrialise à vitesse accélérée et absorbe une part croissante du soja mondial, l’avenir est assuré, fait-il valoir, en soulignant que seuls le Brésil, l’Argentine et le Paraguay disposent d’une marge pour accroître leur production.

Pour l’opposante Elisa Carrio, l’Argentine vit avec le soja un nouveau mirage, comparable à celui qui lui a fait croire pendant une décennie que son peso pouvait valoir autant que le puissant dollar. « J’ai peur que dans dix ans, nous nous retrouvions avec des terres épuisées, que nous ayons dilapidé leur rentabilité (…) sans penser que la terre appartient aussi aux générations à venir », a souligné l’ancienne candidate à l’élection présidentielle à la revue Vientitres.

Les risques de tomber dans la monoculture sont réels. Au prix actuel du soja – plus de 350 dollars la tonne – il n’est guère rentable aujourd’hui de continuer à produire en Argentine du coton et du lait et le pays a du importer l’an dernier ces deux matières premières. Dans la province du Chaco (nord du pays), le soja occupe désormais 70% des terres traditionellement consacrées à la culture du coton.

Avec d’importantes conséquences sociales: la culture du coton emploie beaucoup de main d’oeuvre non qualifiée, alors que celle du soja demande peu de personnel dans les champs, mais fait appel à beaucoup de services de haute technologie.

Selon M. Ingaramo, le soja pourrait encore gagner très rapidement 2,5 millions d’hectares supplémentaires : 1 million gagnés sur les zones d’élevage bovin, 1 million arrachés à la steppe et 500 000 pris à d’autres cultures. Le soja accaparerait alors les deux-tiers des terres cultivées du pays.

Source : AFP

Commentaires