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5 choses à surveiller dans le marché des grains pour 2019

L’année 2019 démarre sur une note pour le moins intéressante. La météo fait des siennes en Amérique du Sud et les États-Unis sont de retour à la table de négociation avec la Chine. Bien entendu, ceci n’aura pas manqué de se refléter dans le comportement du prix du soya à Chicago qui cherche de nouveau à gagner du terrain.

Comme chaque année, ce qu’on observe dans les prix des grains au début janvier n’est pas nécessairement garant de ce qui nous attend par la suite. Voici donc 5 choses que j’aurai à l’œil pour les prochains mois :

1 – Trump – Difficile d’y échapper. M. Trump et les États-Unis font depuis déjà un bon moment la pluie et le beau temps dans les marchés. Il y aura eu dans les derniers mois les tensions commerciales et politiques tous azimuts avec la Chine, le Mexique, mais aussi le Canada, l’Europe et la Russie. Résultat, d’un simple « tweet », les marchés peuvent s’emballer ou plonger selon les propos impétueux du locataire de la Maison-Blanche. Et que sortira ensuite de son chapeau M. Trump? Lui-même ne le sait probablement pas.

Par contre, avec 2018, on sait maintenant que tôt ou tard, des ententes sont possibles et seront conclues, à commencer par l’EUMCA (ALENA 2.0). Pour débuter 2019, nous avons maintenant, sur la table, des négociations « constructives » entre les États-Unis et la Chine qui doivent se conclure au plus tard au début mars prochain. Quelle sera l’issue et les répercussions de ces négociations reste à voir. On peut cependant espérer pour le mieux avec un retour « à la normale » dans les achats chinois de plusieurs denrées agricoles américaines, dont le soya, mais aussi le maïs, la drêche, le sorgho, le porc et même l’éthanol.

Ce dont je me méfierais cependant est d’un engouement disproportionné des marchés suivant l’annonce d’un accord. On se rappelle entre autres qu’à la fin 2018, avec l’annonce d’un retour à la table de négociation États-Unis et Chine, plusieurs auront été déçus de constater un manque de vigueur des prix. Je pense ici spécialement au marché du soya qui a progressé, sans pour autant bondir au début décembre dernier. Autrement dit, les marchés sont en mode « acheter la rumeur, vendre la nouvelle » et, à moins d’une surprise de taille dans le prochain accord commerciale États-Unis et Chine, ils risquent fort d’agir de nouveau de la même manière.

2 – Ensemencements américains – Qu’il y ait ou non entente commerciale entre les États-Unis et la Chine, je vous pose la question : Si vous étiez un producteur américain, après l’année que vous venez de vivre avec la forte chute du prix du soya, voudriez-vous produire plus ou moins de soya en 2019? Poser la question est pratiquement y répondre…

Sans surprise, les premiers pronostics des grandes firmes d’analyse des marchés vont en ce sens. De 89,1 millions d’acres en 2018, on s’attend à ce que les producteurs américains sèment de 3 à 6 millions d’acres de moins en soya en 2019. À un rendement moyen de 55 boisseaux/acre (1,5 tonne/acre), on parle d’une baisse potentielle de production américaine de soya de 4,5 à 9 millions de tonnes.

Avec ce recul significatif de la production américaine à l’horizon, est-ce dire que nous devrions alors assister à un retour en force du marché du soya en 2019? Possible, mais il ne faut pas crier victoire trop rapidement.

En réalité, en ce début 2019, l’enjeu de taille du marché du soya demeure les stocks américains et mondiaux à des sommets. On doit ici se rappeler que ça fait trois ans coup sur coup que les États-Unis et le Brésil obtiennent des récoltes record. Et, avec le pied de nez de M. Trump à la Chine en 2018, il apparait moins sûr que la Chine retournera à des niveaux de consommation et d’importation de soya aussi vigoureux qu’avant le début de la guerre commerciale lancée en mai dernier.

Par contre, bien évidemment, un recul des ensemencements américains en soya devrait à tout le moins raffermir la dynamique de marché. Et, c’est sans compter que s’il s’en sème moins et que la météo préoccupe au cours de la prochaine saison, les marchés seront alors plus à risque de bondir de manière intéressante.

3 – Dollar canadien – Notre huard a et aura toujours un impact important sur les prix des grains que nous avons au Canada et au Québec. Ceux qui travaillent davantage leurs stratégies de commercialisation, en jonglant avec leurs bases en $US et $CAN, en savent quelque chose.

2018 aura été une année très difficile à suivre du côté du dollar canadien. De 0,8150, le dollar canadien a progressivement reculé tout au long de la dernière année pour toucher dernièrement un creux à moins de 0,74.

Ce qu’il aura été difficile d’anticiper pour notre huard en 2018 aura été essentiellement le mélange de renégociation de l’ALENA, combiné au retour progressif à la hausse du taux directeur de la Banque du Canada, ainsi que la chute du prix du pétrole à partir de l’automne. Ainsi, si plusieurs banques canadiennes et analystes ont envisagé une plus grande fermeté du dollar canadien, force est d’admettre que 2018 se sera plutôt conclu sur une note fragile pour notre devise.

Pour 2019, tenter de faire un juste pronostic m’apparait donc hasardeux. Par contre, a priori, considérant l’ensemble des facteurs négatifs des derniers mois et le faible niveau actuel auquel évolue le dollar canadien, je doute simplement que nous puissions baisser encore longtemps davantage. On doit se rappeler aussi que sur 10 ans, le creux de notre devise est de 0,6809 et qu’elle n’aura été seulement que trois mois au cours de cette période à moins de 0,72 (de janvier à mars 2016).

Concrètement, ceci suggère qu’à moins d’un imprévu d’importance, la balle apparait donc dans le camp d’un dollar canadien plus stable, sinon à la hausse, ce qui devrait alors alourdir la progression des prix au Canada et au Québec.

4 – Météo – Si on ne peut la prévoir, il faut à tout le moins savoir en tirer profit. Comme chaque année, nous aurons des imprévus et des inquiétudes météo. C’est d’ailleurs déjà le cas pour le Brésil et l’Argentine.

Pour 2019, les indicateurs penchent pour un retour d’El Niño, ce phénomène météo capricieux et surtout, dont les répercussions demeurent très difficiles à anticiper. En principe, et ce semble en quelque sorte le cas présentement, El Niño apporte à l’hiver des conditions trop chaudes au Brésil et trop humides en Argentine. Ensuite, à l’été, il n’y a pas d’incidences directes d’établies pour les conditions des cultures dans le Midwest et les Plaines américaines. Par contre, on sait que ce phénomène a une forte propension à occasionner des sécheresses en Australie.

Dans tous les cas, je retiens un principe qui avec les années m’apparait juste : vendre les rallyes météo. Oui, il y a des années comme 2012 où la situation se détériore de façon importante et irrémédiable. Mais on peut les compter sur les doigts d’une seule main. À l’opposé, chaque année nous assistons à un ou deux épisodes où les prix grimpent en raison d’inquiétudes météo, pour ensuite reculer de nouveau.

Dans cet ordre d’idée, pour les prochains mois, je serai attentif dès maintenant à la situation en Amérique du Sud, puis ensuite d’avril à juillet pour le Midwest américain. On se rappelle également la flambée du marché du blé l’été dernier, ce qui m’invitera à garder un œil sur la météo au printemps et à l’été en Europe et en Russie. Évidemment, si El Niño se fait sentir, l’Australie sera à surveiller aussi alors que le pays en serait à une 3e année de sécheresse.

Pour ceux qui se demandent où on peut trouver de l’information sur les conditions météo, en collaboration avec World Ag Weather, le site Grainwiz offre maintenant une section de cartes météo dans le monde mis à jour quotidiennement. Pour voir cette nouvelle section météo, cliquez ici.

5 – Objectifs de ventes – Depuis pratiquement 5 ans, les prix à la bourse évoluent dans une fourchette de prix qui se suit d’assez près. Il y a les nouvelles sur les marchés pour nous éclairer, mais de suivre des graphiques nous permet d’avoir en un coup d’œil un bon aperçu de la situation.

Pour le maïs, à Chicago, nous aurons évolué depuis 5 ans de 3,12 à 4,44 $US/bo. sur l’échéance livraison immédiate. Si on observe plus attentivement notre graphique, on constate ensuite qu’il aura été assez rare qu’il ait navigué à plus de 4,00 $US/bo.. Le fait qu’il se transige au-dessus de ce niveau sera donc un 1er signal qu’il y a des choses à surveiller et que des ventes peuvent même être à considérer.

Si on réalise le même exercice dans le soya, notre fourchette des 5 dernières années est plus large, mais essentiellement de 8,10 à 10,80 $US/bo. à Chicago, toujours pour livraison immédiate. Dans ce cas-ci, il aura été plus régulier au cours de cette période d’observer par contre un prix de 10,00 à 10,80 $US/bo.. Mais, avec le recul très important de 2018, la barre du 10,00 $US/bo. m’apparait un 1er point de départ intéressant à considérer dans les prochains mois.

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À partir de ces informations, une mer de possibilités s’ouvre pour les prix au Québec. Selon les régions, nous démarrons en ce mois de janvier autour de 200-210$ la tonne dans le maïs et autour de 430-450$ dans le soya. Tenant compte des cinq éléments ci-haut, il m’apparait juste d’envisager que nous pourrions voir de nouveau le prix du maïs tenter sa chance dans les prochains mois à plus de 220-230$ la tonne (prix « spot ») cette année. Bien que la situation apparaisse plus incertaine pour le soya, envisager qu’il évolue tôt ou tard à plus de 470-480 $ la tonne demeure aussi plausible. Bien que ce ne soit pas impossible, viser 500$ la tonne m’apparait par contre un objectif plus audacieux.

De 2018, je retiens également l’impact important que peut avoir la politique dans le comportement des marchés, et surtout, sa grande imprévisibilité. Et comme M. Trump n’a pas dit son dernier mot, la prudence m’apparait ici de juste conseil. Pour cette raison, bien qu’on puisse espérer des prix intéressants dans les prochains mois, je serais tenté de ventiler et réduire mon risque un peu plus rapidement lorsque de bonnes opportunités se présentent.

À tous, un excellent début d’année 2019!

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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