Chute des superficies en maïs: Ça sautait aux yeux, et pourtant…

Cette semaine, coup sur coup, Statistique Canada et ensuite le USDA ont fait ravaler leur salive à tous les analystes et grandes firmes qui anticipaient encore cette année d’importantes superficies en maïs.

Petit retour en arrière, suivant son sondage du début mars auprès des producteurs, le USDA avait révélé que les producteurs américains avaient l’intention de semer pratiquement un record de 97 millions d’acres de maïs ce printemps. Son de cloche similaire avec Statistique Canada en avril, avec des intentions d’ensemencements au Québec en hausse de près de 3% à 972 000 acres, ce qui en aurait fait les plus importantes superficies en maïs en 5 ans.

En toute franchise, je me rappelle que devant ces projections, j’étais un peu choqué. Oui, au Québec, les prix n’ont pas été mauvais depuis les récoltes pendant un bon moment. Nous avons même eu à l’occasion des prix qui ont frisé les 240-250 $ la tonne plus tôt l’hiver dernier. À de tels niveaux, il est certain que c’est intéressant de produire du maïs.

Par contre, les perspectives n’étaient pas là pour croire à la fin de l’hiver qu’on pouvait envisager que les prix se maintiendraient l’an prochain. Avant même que la COVID-19 ne frappe de plein fouet, nous avions une production d’éthanol aux États-Unis sur la corde raide en raison de la faiblesse du marché du pétrole et de marge des fabricants d’éthanol sous pression. Malgré une très mauvaise récolte en 2019, les stocks américains de maïs demeuraient et restent encore à ce jour aussi très confortables.

Basé sur les intentions d’ensemencements américains et québécois de cette année à la hausse, le pronostic n’était donc pas des plus encourageants pour les perspectives des prix dans le maïs pour la prochaine année. Plus de maïs, ça ne rime tout simplement pas bien avec de bons prix, encore moins si la demande chute ensuite comme ce fût le cas et que ce l’est encore dans une moindre mesure avec la COVID-19.

La « game » vient heureusement de changer. On s’attendait à ce que les superficies en maïs soient réduites par rapport aux intentions de mars dernier, mais pas autant que ça.

Au Québec, nous venons d’assister à un recul annuel des superficies en maïs de près de 6% à son plus bas en 6 ans à 890 800 acres. Aux États-Unis, les ensemencements en maïs restent par contre en hausse de 2,6% à 92,01 millions d’acres. Nous sommes cependant bien loin des ensemencements pratiquement record de 97 millions d’acres qui étaient envisagés plus tôt cette année. En fait, il faut remonter au début des années 80 pour assister à un changement à la baisse aussi important entre les intentions de la fin mars, puis les ensemencements réels confirmés ensuite à la fin juin.

Et pourquoi une telle cassure entre intentions et ensemencements réels. Voyons, c’est évident Jean-Philippe! La COVID-19 qui a ébranlé la planète à partir de mars dernier, le recul important de la demande de maïs en raison de la baisse de production d’éthanol aux États-Unis, et la chute du prix du maïs à Chicago. Fallait y penser!

Et pourtant, si je regarde « l’ensemble » des prévisions des analystes avant cette semaine, on ne devait pas s’attendre à un changement aussi brusque. Oui, une baisse, mais pas une chute. Et pourquoi? Les opinions étaient nombreuses, mais gravitaient toutes autour des mêmes idées :

  • Lorsque le début de saison est très favorable, comme ce fût le cas cette année aux États-Unis, il n’y a généralement pas de grands changements entre intentions et ce qui est vraiment semé.
  • Face aux répercussions de la COVID-19, le gouvernement américain a déjà annoncé des mesures pour supporter les producteurs américains en bonifiant les prix de vente avec une aide financière.
  • Historiquement, il est rarissime d’assister à un recul des superficies en maïs de beaucoup plus de 1 à 2,5 millions d’acres.
  • Le maïs, c’est une histoire d’amour pour les producteurs américains. Ils aiment tout simplement ça en semer!

Bref, on s’attendait à ce que la balle parte dans le champ gauche, on vient plutôt d’assister à un coup de circuit. C’est tant mieux, et ça donne une bonne bouffée d’air frais après plusieurs semaines lourdes et très préoccupantes pour les perspectives de prix dans le maïs pour la prochaine année. On aime ça!

Prochaine étape maintenant, une bonne vague de chaleur aux États-Unis pour menacer les récoltes américaines et propulser davantage les prix. À regarder mes cartes météo, ça semble possible, bien que la météo reste toujours de la météo, et que les prévisions peuvent changer rapidement.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’été s’annonce certainement beaucoup plus intéressant qu’on aurait pu le croire il y a encore quelques jours pour le marché du maïs!

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

Commentaires