Déjà 45 ans

Certains calculaient le nombre d’années que ma mère tiendrait le fort avec ses morveux

Pierre, Paul et Pierrette Caplette.

4 septembre 2021. Première fois qu’on récolte des haricots aussi tôt. Beau soleil, rendement moyen, qualité moyenne. Pierre s’affaire à semer du blé d’hiver. Gertrude ronronne. Mon esprit s’évade dans le temps. 4 septembre 1976, hey ça fait 45 ans! L’année des olympiques. L’année où mon père est parti… il avait 45 ans. Du haut de mes 12 ans, ça me paraissait vieux. Après 45 ans, je réalise comment il était jeune. En fait, les gens qu’on aime partent toujours trop vite. On savait qu’il était malade. Mais il avait déjà plein de projets pour après. Après la maladie parce que c’était invincible à nos yeux. Vendu le troupeau pour se réorienter en grandes cultures.

Il avait décidé de drainer une partie de ses terres à travers du champ de maïs. Comme s’il n’avait pas de temps à perdre. Un cours 101 de charrue avec le tracteur qui se relevait comme le cheval cabré. Pas mal plus rock’n’roll que de conduire le tracteur sur la presse à foin. Sa santé va de moins en moins bien jusqu’au soir fatidique où on arrive à l’hôpital et qu’il nous fait comprendre à sa façon que le temps est venu de se séparer. Un choc émotif parce qu’on n’y croit pas. Il nous serre la main dans un ultime effort en nous disant : « bonne chance dans la vie mes gars ». Émotions refoulées longtemps, trop longtemps, jusqu’à ce que ça revienne 35 ans plus tard. Le lendemain matin, c’était le vide. Tout s’est arrêté. Il n’a pas pu voir sa première récolte de maïs. Il peut se passer tellement de choses en 45 ans.

Aujourd’hui, je récolte exactement dans le même champ qu’il m’avait laissé faire mes débuts avec un « grobber » hydraulique que j’avais réussi à enliser. Faut dire qu’à l’époque, la mode était de grafigner pour faire sécher. C’est fou comme ça change en 45 ans. Faut dire que je n’étais pas le plus habile sur les opérations machines. J’étais plus l’homme à vaches. Mais à partir de ce moment, je réalise que sans le savoir, j’étais déjà destiné vers ma future profession. Le désir de fermer la trappe à ceux qui calculaient le nombre d’années que ma mère aurait tenue le fort avec ses morveux. Certains disaient : « ça ne fera pas long ».

On a appris sur le tas, on a monté une ferme différente considérant nos forces et nos faiblesses. Yahoo! On est toujours là après 45 ans. Debout chez nous sur une ferme à notre image. Hey Pa! Maman est toujours là avec nous. Tu es arrière-grand-père maintenant ! Sais-tu quoi? On ne laboure plus. Plus de grobber non plus. Le parc à vaches est devenu notre centre de conditionnement des grains. Les terres sont toutes drainées et on a plein de beaux projets en cours. Imagine ce que ce sera dans 45 ans! Profession agriculteur

à propos de l'auteur

Agriculteur et collaborateur

Paul Caplette

Paul Caplette est passionné d’agriculture. Sur la ferme qu’il gère avec son frère en Montérégie-Est, il se plaît à se mettre au défi et à expérimenter de nouvelles techniques. C’est avec enthousiasme qu’il partage ses résultats sur son blogue Profession agriculteur.

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