Et c’est maintenant parti pour le blé!

Nous avons eu le soya, puis le maïs et maintenant, c’est au tour du marché du blé de s’emballer. À Chicago, depuis le début octobre, il a bondi d’une soixantaine de cents le boisseau (environ 28 $CAN/tonne). Au Québec, il est passé de 260 à 270 $ la tonne à environ 295-300 $ la tonne livrée. Décidément, 2020 est, et de loin, une année très atypique pour le marché des grains. Et ça continue!

Contrairement aux marchés du maïs et du soya, la situation dans celle du blé est pour le moins assez particulière. Depuis 7 ans, à l’exception de 2018-2019, les stocks mondiaux de blé n’ont cessé de fracasser de nouveaux records. Ils se situent pour cette année à 321,5 millions de tonnes. Mieux, en l’espace de 7 ans, les stocks mondiaux auront grimpé d’un impressionnant 120 millions de tonnes.

Comme je le mentionne souvent lors de conférences, il reste important de mettre en relief la consommation avec les niveaux d’inventaires. Le fait est qu’au cours de la même période de 7 ans, elle n’a augmenté  que de 50 millions de tonnes et moins pour atteindre 747,3 millions de tonnes pour 2020. Même s’il s’agit d’un volume record de consommation, il demeure de loin incomparable à la hausse des stocks des dernières années.

Comment peut-on alors justifier cette nouvelle flambée du marché du blé? Pourquoi les prix bondissent de la sorte alors même qu’il y a certainement bien plus de blé qu’il n’en faut pour les besoins des consommateurs?

J’aimerais vous dire qu’ici il y a une certaine logique derrière tout ça, et il y en a une! Je crois surtout qu’il y a une bonne dose de spéculation. C’est d’ailleurs le cas depuis au moins une bonne année, ce qui rend certainement beaucoup plus difficile d’y voir plus juste quand vient le temps d’anticiper les prix.

Présentement, nous avons un bon bouillon de préoccupations concernant les cultures de blé d’hiver en raison de conditions beaucoup trop sèches en Russie (1er exportateur de blé dans le monde à 20%), mais aussi aux États-Unis (2e exportateur mondial de blé avec 14%) dans les Plaines américaines.

Il est certainement encore un peu tôt pour dire qu’on doit s’attendre à des récoltes catastrophiques à l’été prochain, lorsque les cultures sortiront de leur dormance. Il faut néanmoins reconnaître que s’il ne pleut pas très rapidement, ce qui semble d’ailleurs être le cas, les cultures entreront dans leur dormance dans de très mauvaises conditions. C’est vrai tout autant en Russie qu’aux États-Unis.

Aux États-Unis s’ajoute aussi à l’équation La Nina qui devrait frapper cet hiver et risque d’occasionner des conditions anormalement chaudes et sèches dans le sud des États-Unis, incluant d’importantes régions de productrice de blé d’hiver.

S’il est donc certainement vrai que les stocks mondiaux sont plus que suffisants, et devraient combler sans difficulté un manque à gagner important si de mauvaises récoltes de blé d’hiver ont lieu l’été prochain, il est tout aussi vrai de dire qu’il y a quand même matière à s’inquiéter, à défaut de pouvoir prévoir avec justesse ce qu’elles seront vraiment.

À tout ceci s’ajoute aussi je dirais une dimension très humaine à cette situation en 2020 et que la COVID-19 nous a rappelée. Quand vient le temps de parler de nourriture de base essentielle qui touche directement la population, un brin de panique s’empare des gens, et par conséquent des marchés. On se rappelle très bien ici les tablettes des épiceries qui ont été dévalisées de leur farine en avril dernier lors de la 1re vague de COVID-19. Eh bien, je dirais que se semble de nouveau présentement le cas dans une certaine mesure.

Les prochaines récoltes de blé d’hiver sont incertaines, une 2e vague de COVID-19 frappe, et plusieurs pays cherchent maintenant plus que jamais à se constituer des réserves stratégiques plus importantes, spécialement ceux qui dépendent des importations pour assurer leurs besoins. D’ailleurs, on prévoit que plusieurs de ces pays importeront d’importants volumes cette année, dans certains cas record (Égypte, Maroc, Chine, etc).

Vus sous cet angle, le fait que les stocks mondiaux ne cessent de grimper encore cette année, mais aussi les prix, fait un peu plus de sens…

Jusqu’où se poursuivra maintenant cette dynamique de marché très favorable pour le prix du blé? Qui sait… Mais en attendant, après plus de 6 ans de tendance sur le neutre, le marché du blé à Chicago cherche de nouveau à franchir une nouvelle étape intéressante à plus de 6,00 $US/bo. (292 $CAN/tm).

À discuter avec beaucoup de producteurs ici au Québec, plusieurs gardent un très mauvais souvenir de leur expérience très difficile avec le blé cette année, avec raison. Et suivant l’engouement pour le blé au printemps dernier, je doute qu’il y ait un intérêt comparable en 2021.

Pourtant, chaque année est bien différente et peut-être bien que le blé pourrait être un pari intéressant de nouveau pour l’an prochain.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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