Marché des grains, quand tout explose!

Wow! Vous m’auriez demandé où on s’en allait avec les prix des grains il y a encore à peine un peu plus de 2 semaines, et je vous aurais répondu : « Nulle part… ».

Il y a deux semaines, M. Trump faisait un pied de nez avec une nouvelle tranche de tarifs sur les importations de produits chinois aux États-Unis. La Chine venait tout juste de remettre en question plusieurs éléments de l’accord commercial attendu depuis des mois. Je me rappelle encore d’avoir regardé, déprimé, mes écrans boursiers dimanche soir, en voyant les prix plonger. Dans les jours suivants, le prix du soya a même brièvement effleuré un nouveau creux inégalé en plus de 10 ans sous 8,00 $US/bo..

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La beauté des marchés financiers agricoles, c’est qu’ils sont imprévisibles au même titre que l’est la météo. Ce matin, en lisant mon fil de presse sur les marchés, j’ai attrapé au vol un commentaire d’un analyste sur Twitter (Scott Irwin de l’Université de l’Illinois @ScottIrwinUI) :

« Mère Nature peut jeter aux poubelles toute considération économique » (en anglais – Mother Nature can over rule all economic considerations.)

On aura jamais si bien dit, je crois.

Hier, en fin de journée, le Département de l’Agriculture des États-Unis (USDA) a indiqué dans son rapport hebdomadaire que seulement 58% des ensemencements de maïs étaient complétés aux États-Unis. Normalement, nous devrions être à 90%.

L’Illinois et Indiana, deux États dans le haut de la liste des plus importantes régions de production américaine de maïs ne sont qu’à seulement 35% et 22% respectivement. La moyenne des dernières années est plutôt de 95% et 85%. Dire qu’il y a du retard est un euphémisme. Historiquement, 2019 s’inscrit maintenant comme étant l’année la plus tardive dans les ensemencements de maïs, mais aussi de soya, depuis que le USDA relève cette information.

À partir d’ici, on comprend que s’il y a encore tout juste deux semaines, la météo pouvait très bien changer du tout et tout et permettre aux producteurs américains de semer de justesse dans les temps, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Après 5 ans de rendements américains à des sommets, voire record, 2019 ne proposera certainement pas de bons rendements américains. C’est surtout vrai pour le maïs, mais on commence aussi à s’inquiéter pour le soya.

Cette année, ce qui est particulier, c’est que le contexte lui-même aura été jusqu’ici très lourd pour les marchés des grains avec des stocks américains et mondiaux à des nivaux record, une guerre commerciale États-Unis et Chine qui s’étire en longueur, et d’excellentes récoltes sud-américaines cet hiver/printemps.

Pour l’ensemble de ces raisons, avant que la météo ne fasse mordre la poussière (ou la boue, au choix…) aux producteurs américains, les spéculateurs sur les marchés boursiers se seront montrés très agressifs à vendre les prix des grains. En d’autres mots, ceux-ci avaient « vendu » des volumes très importants de contrats à la bourse en espérant les racheter moins cher. Et de quoi s’inquiètent le plus les spéculateurs? Pas de la météo, bien sûr, mais surtout de perdre des profits ou de manquer le bateau pour en faire plus.

Nous nous retrouvons donc aujourd’hui dans une situation particulièrement explosive.

Au moment d’écrire ce billet, on ne sait pas quand vraiment les producteurs américains termineront leurs ensemencements de maïs et soya, s’ils y parviennent… On ne connaît pas non plus l’ampleur des dommages et pertes à prévoir, surtout dans le maïs, mais le soya n’est plus exclut dans l’équation non plus. Ce qui ne fait aucun doute, c’est que les récoltes américaines ne seront certainement pas à la hauteur de ce qui était prévu et qu’après plusieurs années d’une offre et de stocks américains excessifs, Dame Nature aura choisi d’elle-même de rebalancer à sa manière le déséquilibre entre l’offre et la demande.

De leur côté, nos spéculateurs très pessimistes jusqu’ici se sont fait prendre du mauvais côté de la clôture. Forcé de changer en panique leur lecture des marchés et de s’ajuster, en rachetant leurs contrats vendus et en achetant de nouveaux contrats à la bourse pour profiter de la hausse, ils contribuent eux aussi à leur manière à alimenter le rallye.

Et jusqu’où peuvent maintenant grimper les prix à la bourse? Difficile à dire! Quand les marchés s’emballent et que la machine à rumeurs roule à plein régime, il n’y a plus de justes repères qui tiennent vraiment la route.

On retient cependant que dans le maïs à Chicago, le sommet des dernières années est de 4,44 $US/bo. pour une échéance immédiate. Il faut ensuite remonter à 2014 où le sommet avait alors été de 5,22 $US/bo..

Dans le soya, la marche apparait par contre encore très haute avant de retrouver des niveaux comparables aux dernières années. On se rappelle que nous avons eu des sommets à deux reprises à 10,80 $US/bo. sur l’échéance immédiate (en 2017 et en 2018) et un autre à plus de 12,00 $US/bo. en 2016. Pour se situer, la nuit dernière (28 mai), nous étions sur cette échéance autour de 8,85 $US/bo.. Il y a donc plusieurs étapes à franchir avant de pouvoir se comparer aux sommets des dernières années dans le soya.

On doit aussi se rappeler que contrairement au maïs, les stocks de soya américain sont quand même cette année de trois à cinq fois ce qu’ils ont été en moyenne dans les dernières années. Et avec la guerre commerciale États-Unis et Chine, une hausse de 15 millions de tonnes de plus de production en Amérique du Sud cet hiver, ainsi que la peste porcine africaine en Chine qui a fait fondre la demande (tourteau), une mauvaise récolte aux États-Unis ne ferait que freiner une fois pour toutes la hausse des stocks qui ont gonflé à vu d’œil dans les dernières années. C’est positif, mais ce n’est peut-être pas encore assez pour croire que nous pourrions retrouver nos sommets des dernières années.

Concrètement au Québec, que ce soit pour le maïs comme le soya, tout ceci est par contre pour le moment très positif pour les prix qui devraient encore gagner du terrain si la météo demeure difficile aux États-Unis. Cependant, comme dans tout rallye météo, un retour à des conditions plus favorables peut encore et toujours freiner d’un coup la flambée des prix à la bourse. Le mieux demeure donc de rester très attentif aux prochaines prévisions météo aux États-Unis, de fixer ses objectifs à la bourse et de les surveiller de très près. À défaut de prévoir, ventiler son risque avec des ventes progressives pendant que ça monte reste toujours une bonne approche.

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Sur Grainwiz, une nouvelle section météo a été mise en place dans la dernière année où vous retrouverez tout ce qu’il faut pour suivre la météo aux États-Unis avec cartes et images mises à jour régulièrement: Grainwiz – Météo

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à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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