Sortez vos calculatrices, ce n’est pas le temps de se mettre la tête dans le sable

Pas besoin de décrire de long en large la situation dans le marché des grains. Allons à l’essentiel :

  1. La crise de la COVID-19 ces dernières semaines a fait fondre comme neige au soleil la demande de maïs aux États-Unis. La production américaine d’éthanol est à son plus bas depuis la mise en place du programme d’énergie renouvelable au cours des années 2000. On se questionne aussi sur la consommation animale avec la fermeture de plusieurs abattoirs.
  2. Aux États-Unis, on a cru pendant un bon moment que des inondations importantes auraient lieu ce printemps. Force est d’admettre qu’on est complètement à l’opposé d’une telle situation. Les producteurs américains ensemencent à plein régime, avec déjà plus de 50% du maïs de semés, et près de 30% du soya. On est nettement en avance par rapport à la normale. À défaut de problèmes météo majeurs plus tard cette saison, on fonce droit vers de très bonnes récoltes américaines, possiblement record dans le cas du maïs.

À lire tout ceci, il n’y a pas de quoi être bien bien optimiste pour les perspectives des prix pour les prochains mois; c’est spécialement vrai à la bourse, mais aussi dans le marché local, au Québec.

Pour le maïs, la rumeur circule depuis un moment que nous retournerons tôt ou tard cette année sous la barre du 3,00 $US/bo. à la bourse. Il faut remonter à l’automne 2006 pour retrouver un prix à un tel niveau.

Au Québec, le prix récolte du maïs reflète déjà aussi en quelque sorte un tel recul. On parle présentement d’offres autour de 190 à 195 $ la tonne à la ferme. Dans les dernières années, les plus bas prix à la récolte que j’ai vus tournaient autour de 178 à 185 $ la tonne. A priori, si aucun imprévu plus positif ne fait surface, on peut assez facilement croire que de tels niveaux seront revisités encore cet automne, si ce n’est moins.

Évidemment, certains diront avec raison que les marchés ont souvent cette capacité de surprendre là où on s’y attend le moins. C’est vrai. Je surveille depuis plus d’une quinzaine d’années le marché des grains. Je ne compte plus le nombre de fois où on prévoyait des chutes de prix épouvantables, pour finalement se réveiller quelques mois plus tard avec de bonnes surprises, sinon un « finalement, ce n’est pas si pire que ça… ».

J’espère bien que ce sera le cas en 2020, et c’est possible. Par exemple, nous pourrions encore assister plus tard cet été à une vague de chaleur importante, sinon de la sécheresse aux États-Unis. On peut aussi se montrer quand même optimiste face au coronavirus, et espérer qu’avec les faibles prix de plusieurs commodités comme le maïs, le soya, mais aussi le pétrole, ainsi que les mesures énergiques prises par les gouvernements face à la crise, la reprise économique sera mieux que prévue. Qui sait?

Je ne crois pas cependant que ce soit avisé de planifier en fonction que de tels scénarios aient lieu, qu’on se mette la tête dans le sable en attendant des jours meilleurs.

Je surveille toujours semaine après semaine les commentaires de nombreux conseillers et analystes, américains et canadiens. Pas besoin de vous dire que la plupart se montrent tout aussi prudents. On aurait aimé que ce soit différent après l’année très difficile de 2019, mais ce n’est pas le cas. 2020 s’annonce encore difficile du côté des marchés.

Ce n’est pas le temps de spéculer, mais de gérer. Et pour bien faire face à la situation sans précédent à laquelle nous faisons face cette année, quelques éléments clés ressortent continuellement des propos de ces analystes et conseillers :

  1. Calculer vos coûts de production – Pour éviter de spéculer, la meilleure approche restera toujours de bien connaître ce qu’il en coûte de produire chaque tonne de grain. Avoir son coût de production en main restera toujours l’outil par excellence pour : fixer ses objectifs de vente, savoir si on fait du profit ou non et prendre la décision de vendre au bon moment.
  2. Vendre à l’avance – C’est certainement l’un des grands classiques qui n’est pas encore nécessairement très populaire au Québec, peut-être un peu plus dans le soya, mais encore trop peu à mon avis dans le maïs. Pourtant, il y a plusieurs avantages à vendre à l’avance : on réduit une portion de notre risque sur les prix de vente qu’on obtiendra pour nos récoltes, on peut planifier beaucoup plus facilement le budget de l’ensemble de la ferme, on profite de liquidités souvent dès la récolte, on peut souvent réduire aussi le recours à la marge de crédit, etc.. La règle générale « théorique » est que jusqu’à 30% des prochaines récoltes peuvent être vendu avant les semis, 50% après l’émergence, et jusqu’à 70% avant les récoltes à l’automne.
  3. Vendre au printemps – Un autre grand classique souvent négligé par de nombreux producteurs. Le printemps est une période où typiquement il y a plus de nervosité dans l’air : que seront les récoltes, est-ce qu’il y aura des problèmes météo, quelles superficies seront vraiment ensemencées, etc.. Pour l’ensemble de ces raisons, année après année, les prix ont une tendance à être plus intéressants à ce moment, à proposer même des « rallyes ». Un producteur qui surveille de plus près les offres qu’il peut obtenir et vend des volumes au printemps performe généralement mieux sur le long terme. La règle des spécialistes ici: surveiller les « rallyes » et toujours vendre des volumes avant le début juin, sinon au plus tard à la mi-juin, avant que la tendance saisonnière n’écrase de nouveau les prix à partir de l’été.

Encore une fois, j’espère bien me tromper, et que tous ces analystes et conseillers se trompent aussi. Tant mieux si les prix bondissent au cours des prochains mois, et qu’ils balaient du revers de la main tous les pronostics inquiétants qui circulent. Mais en attendant, il n’est certainement pas mauvais de bien se préparer, et de planifier vos ventes en fonction d’une année qui risque d’être plus difficile pour les prix des grains.

 

 

 

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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