Soya, on vend ou pas?

Depuis deux à trois semaines, c’est un peu la folie dans les marchés à Chicago. On a eu le Derecho et maintenant une sécheresse qui frappe plusieurs États américains (Iowa, Missouri, Illinois, Indiana).  À tout ceci s’ajoute des ventes à l’exportation de maïs et soya américain en forte hausse, avec d’importants achats à répétition par la Chine.

Bien franchement, vous m’auriez dit il y a encore quelques semaines que nous allions assister à un autre rallye des prix des grains à Chicago avant les récoltes, je n’y aurais probablement pas cru. Et, à mon avis, beaucoup d’analystes des marchés auraient eu la même réaction.

Je ne suis pas spécialement surpris concernant les achats chinois importants de grains américains des dernières semaines. En fait, cette histoire a commencé avant la fin juillet. J’étais d’ailleurs étonné à ce moment de constater que les marchés ne semblaient pas s’en formaliser après des mois à attendre que la Chine se mette effectivement à acheter d’importants volumes de grains américains, surtout le soya.

Par contre il était aussi vrai à ce moment, toujours à la fin juillet, qu’on envisageait une récolte record de soya américain. Difficile de faire grimper les prix quand on voit venir à l’horizon un raz-de-marée de fèves. Mais le Derecho et la sécheresse en auront voulu autrement, laissant maintenant planer que les récoltes américaines ne seront peut-être pas aussi importantes que prévues. Et avec beaucoup plus d’importations de grains américains par la Chine, on peut comprendre l’engouement pour les marchés à Chicago depuis la mi-août.

Maintenant, la question qui tue : « Est-ce que le prix du soya peut grimper davantage? »

À Chicago, a priori, ça m’apparaît possible.

Si on digère un peu les informations que nous avons, moins de rendement américain et plus d’exportations de fèves vers la Chine, on peut entrevoir que les stocks américains de soya sont à risque de reculer sous 300-400 millions de boisseaux, contre 615 millions de boisseaux cette année, et plus de 900 millions de boisseaux l’an dernier.

On parle donc d’un recul substantiel des stocks américains de soya en seulement 3 ans. En fait, la dernière fois que nous avons eu des stocks américains de soya sous la barre du 300-400 millions de boisseaux remonte essentiellement à la période de 2007 à 2014, période au cours de laquelle le marché du soya à Chicago a connu un rallye de plusieurs années qui l’aura propulsé brièvement à plus de 18$US/bo. en 2012.

Si on prend un peu de recul, difficile de dire qu’il n’y a pas matière à croire que le marché du soya à Chicago ne puisse pas nous proposer encore de meilleurs prix au cours des prochains mois. Mais comme c’est toujours le cas dans les marchés, il y a toujours des “SI”.

D’une part, nous n’avons toujours pas sous la main de chiffres concrets sur l’étendue des pertes à prévoir dans la récolte américaine de soya cette année en raison du Derecho et de la sécheresse. Les rumeurs vont bon train, avec des scénarios parfois catastrophiques, d’autres beaucoup plus pragmatiques. Qui dit vrai?

Bien franchement, je ne le sais pas. Ce que je sais cependant c’est que, sous peu, le USDA remettra les pendules à l’heure. Nous aurons entre autres le vendredi 11 septembre prochain un rapport mensuel d’offre et demande qui devrait proposer des ajustements intéressants. Fidèle à lui-même, le USDA pourrait tout aussi bien agréablement surprendre que décevoir, et les marchés ne manqueront pas alors de réagir en conséquence, à la hausse ou à la baisse.

D’autre part, nous savons que le Brésil se prépare à semer ce qui se devrait être une récolte record de plus de 130 millions de tonnes. Ce qu’on ne sait pas, c’est si la météo sera ou non de la partie en Amérique du Sud. On dit que la Nina risque de faire des siennes, ce qui pourrait occasionner des sécheresses. Ça semble d’ailleurs déjà le cas du côté de l’Argentine. Mais encore là, on parle d’un phénomène météo qui a la réputation de ne pas être nécessairement constant, autant dans son occurrence que dans ses répercussions.

Nous pourrions donc très bien voir le marché du soya fortement bondir dès cet automne en raison de conditions très difficiles en Amérique du Sud, mais peut-être que ce ne sera pas le cas non plus… Beaucoup d’entre vous sont des producteurs, et vous savez mieux que moi que la météo, c’est l’une des choses les plus difficiles à prévoir. Il pleut toujours dans le village d’à côté, mais sur ses terres, toujours rien.

Enfin, nous avons aussi un inconnu important avec les élections américaines cet automne. On dit que la relation États-Unis et Chine s’est améliorée « un peu ». La Chine a dernièrement renouvelé son engagement à respecter la phase 1 de l’accord États-Unis et Chine. En principe, la Chine devrait donc continuer à acheter d’importants volumes de soya américain. Mais qu’arrivera-t-il si les démocrates l’emportent? Et si M. Trump est porté de nouveau au pouvoir pour 4 ans, sera-t-il encore agressif avec la Chine? La Chine ripostera-t-elle alors une nouvelle fois? Qu’arrivera-t-il ensuite aux exportations américaines de soya, surtout si une récolte record se confirme en plus au Brésil…

Il y a donc encore beaucoup trop d’inconnus importants dans l’air pour qu’on puisse dire avec certitude que le marché du soya à Chicago puisse s’emballer et grimper à plus de 10,00… 10,50… et qui sait, plus de 11,00 $US/bo..

Mais, ce qui ne ment pas, c’est que ce que nous venons de vivre dans le marché dernièrement à Chicago est très rare.

En fait (voir graphique), depuis 2000, excluant cette année, il n’y aura eu que 4 hausses intéressantes dans le marché du soya à Chicago à partir de la mi-août. C’est seulement 20% de chances qu’un tel rallye ait lieu. Et sur trois de ces années sur quatre, ce fut aussi pendant la fameuse période de 2010 à 2012 où des mauvaises conditions météo se sont succédées aux États-Unis, culminant avec la sécheresse de 2012. Les chances d’assister à un rallye à la mi-août sont donc à mon avis très faibles, et dans mon livre à moi, un rallye reste et restera toujours une bonne occasion de réaliser des ventes.

 

 

 

 

 

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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