Un gâteau qui ne lève pas

Le mois de février est rarement un « bon » mois pour le marché des grains à la bourse. En fait, en temps normal, on assiste même souvent à un recul des prix si la météo ne pose pas problème en Amérique du Sud.

Cette année est cependant bien différente dans la mesure où :

  • Le département de l’Agriculture des États-Unis n’a pas publié en janvier son rapport mensuel d’offre et demande, reportant celui-ci à février en raison de la fermeture partielle du gouvernement de la mi-décembre à pratiquement la fin janvier.
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  • La guerre commerciale États-Unis et Chine demeure un enjeu très important et toujours irrésolu. Pour cette raison, les marchés demeurent très frileux à l’idée de s’investir dans les marchés des grains à la bourse, le temps qu’un accord soit conclu.
  • Bien que les récoltes américaines n’aient pas été aussi importantes qu’on le prévoyait, les stocks américains et mondiaux de maïs, soya et blé demeurent excessivement élevés. Ceci n’est pas nécessairement nouveau comme information, mais ajoute une certaine lourdeur dans le comportement des prix.

Bien entendu, il faut néanmoins se méfier de ce « blues » du mois de février. D’ici seulement quelques semaines, nous commencerons déjà à parler de la prochaine saison aux États-Unis. Comme toujours, on doit alors s’attendre à un peu plus de nervosité dans les marchés alors qu’on se questionnera sur les éternelles questions du printemps :

« Est-ce qu’il se sèmera vraiment plus de maïs, de soya ou de blé? »

« La météo sera-t-elle vraiment favorable ce printemps et cet été? »

Au moment d’écrire ces lignes, on se doute déjà que les producteurs américains sèmeront fort probablement plus de maïs, et possiblement moins de soya. Par contre, comme on sait, il demeure hasardeux de prévoir à ce stade-ci un recul très important des ensemencements de soya, et un rebond tout aussi important des ensemencements de maïs. En ce sens, le rapport des intentions d’ensemencements américains à la fin mars devrait nous éclairer davantage. Mais encore…

On sait qu’il y aura toujours une marge entre ce qui est vraiment semé, et les intentions qu’on les producteurs américains en mars. Cette année, outre la météo qui peut forcer un changement des semis du maïs au soya, il y a matière à se questionner sur la volonté réelle des producteurs américains de semer du soya ce printemps.

En 2018, le marché du soya américain aura connu une chute drastique de sa valeur, passant de plus de 10,30 à aussi peu que 8,10 $US/bo. à Chicago. Historiquement, la dernière fois que nous avions connu un prix aussi faible à Chicago remonte à la fin 2008, il y a pratiquement 10 ans. Avec une chute aussi importante, difficile de dire que le marché du soya soit aussi attrayant qu’il ne l’a été dans les dernières années. Cependant, est-ce que ce recul important aura vraiment affecté les producteurs américains est une tout autre chose.

Pour tempérer les répercussions de la guerre commerciale États-Unis et Chine, le gouvernement américain aura proposé un programme de compensation financière non négligeable de 1,65 $US/bo.. Ainsi, un producteur américain qui a bien travaillé la commercialisation de soya pourrait avoir en réalité profité d’un prix net de vente de facilement plus de 10,00 $US/bo. et plus. Ceci représente un niveau très comparable aux dernières années.

Concrètement, ceci veut dire que même si le prix du soya a chuté, avec un tel programme, les producteurs américains de soya n’ont certainement pas ressenti le plein impact financier de la guerre commerciale qu’ils ont lancée contre la Chine. Et tant que ça ne fait pas mal, pourquoi ne pas recommencer?

 

Il ne faut pas oublier non plus qu’une portion importante de la base électorale indéfectible de M. Trump provient du milieu agricole. Pour cette raison, plusieurs producteurs pourraient aussi se montrer encore très confiant que non seulement M. Trump parviendra à un accord favorable dans les prochains mois, mais que si ce n’est le cas, il n’hésitera pas à offrir de nouveau une compensation financière.

Au cours des prochaines semaines, avec l’approche du printemps, nous assisterons sans aucun doute à une nouvelle valse d’hypothèses et rumeurs à l’effet que les producteurs américains sèmeront plus de maïs ou de soya. Dans tous les cas, je crois personnellement que les possibilités sont en réalité très nombreuses. Et, c’est sans compter que Dame Nature devrait aussi ajouter son grain de sel à ce cocktail.

Difficile donc de statuer que nous assisterons vraiment à un rebond important ou non des prix, que ce soit pour le soya ou pour le maïs. Néanmoins, ce qui ne ment pas, c’est que dans les dernières années, les récoltes américaines et mondiales de grains ont été très importantes. Pour cette raison, les stocks sont élevés et rendent difficiles d’envisager un retour définitif à la hausse des prix à défaut d’un recul significatif des prochaines récoltes. Même si je crois que nous devrions quand même assister à des rebonds intéressants des prix au cours des prochaines semaines, on peut comprendre pourquoi jusqu’ici, le gâteau ne lève pas.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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