Imaginez une famille tissée serrée et tellement liée à l’agriculture que les membres se retrouvent tous à travailler en production laitière, à avoir chacun leur ferme, mais aussi à travailler ensemble au bénéfice de chacun. Ça résume assez bien ce qu’est la famille Jacobs de Cap Santé et Saint-Basile. En fait, la famille est tissée tellement serrée que, dans le milieu agricole, on ne parle que de la Ferme Jacobs lorsqu’on parle de ces entités, mais il s’agit bien de plusieurs entreprises appartenant chacune à leurs propriétaires.
Tout a commencé par la Ferme Léo Jacobs et fils du nom du grand-père immigré de Hollande. Après avoir pris la relève, son fils Jean s’en est retiré et a acheté une ferme à 7 kilomètres de là qu’il a appelée Gestion Jean Jacobs. La Ferme Léo Jacobs et fils, aussi appelée la ferme d’origine ou ferme mère, est alors passée uniquement aux mains de son épouse Marian Ghielen et de ses enfants Yan et Ysabel. Le conjoint d’Ysabel, Tyler Doiron, est propriétaire de la ferme voisine, la Ferme Ty-D Holsteins. La sœur de Yan et Ysabel, Laurie, a une ferme à une dizaine de minutes avec son conjoint Mathieu Jalbert, la Ferme New Jersey.
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Reconstruire après un feu
Huit mois après que Jean eut acheté sa nouvelle ferme, celle-ci a été détruite par les flammes. C’était en février 2019. C’est à ce moment-là qu’ils se sont remis en question. La Ferme Léo Jacobs avait quatre silos, Ty-D en avait trois, et Gestion Jean Jacobs quatre avant l’incendie, en plus des 10 silos-sacs de la ferme mère. Ça faisait beaucoup d’installations qui vieillissaient en plus du manque d’efficacité. Le mélangeur de Tyler pour la préparation des aliments avait brisé.
À la Ferme Léo Jacobs, le nombre de logettes était insuffisant. Il fallait déplacer des vaches lors de la traite pour réussir à traire toutes les vaches. En fait, l’étable de la ferme mère était trop petite pour le troupeau de la Ferme Léo Jacobs, mais adéquate pour le quota de Gestion Jean Jacobs. Marian, Yan et Ysabel ont donc choisi de déménager le troupeau de vaches en lactation dans une nouvelle étable de l’autre côté de la route et de louer l’espace des vaches en lactation à Jean. L’étable de la ferme mère loge aussi la relève de ces deux fermes. En effet, Gestion Jean Jacobs n’élève pas de génisses, mais les achète de la Ferme Léo Jacobs.
Pour optimiser les cultures et l’entreposage des récoltes, les cinq propriétaires des trois fermes dorénavant voisines ont opté pour un seul site. «On le savait qu’on s’en allait en bunkers [silos-couloirs], raconte Ysabel. On a tout simplement embarqué les autres dans le projet.» Il est décidé que la Ferme Léo Jacobs cultivera toutes les terres des trois entités voisines et fera l’entreposage et la vente des aliments pour les animaux aux deux autres fermes. C’est alors que Laurie et Mathieu ont levé la main. Ils ont demandé s’ils pouvaient se joindre au groupe. En décembre 2020, la nouvelle étable de la ferme entrait en fonction, une étable avec six robots de traite et le site d’entreposage et de fabrication d’alimentation voyait le jour.

En plus de l’avantage économique par une meilleure logistique et un partage des coûts, il y avait un grand avantage au niveau de l’alimentation. L’ensilage de luzerne et de maïs, qui est la base de l’alimentation des vaches, est toujours fermenté. Or, les bénéfices de servir un ensilage fermenté tous les jours de l’année sont reconnus sur la stabilité de la production laitière. Pour cela, il faut attendre plusieurs semaines après la récolte avant de servir l’ensilage aux vaches, ce qui nécessite une logistique. «En s’en allant tout le monde au bunker [silo-couloir], on s’en allait dans de la nourriture toujours fermentée parce qu’avant, il y a un dilemme d’arriver trop vite dans le non fermenté pour les animaux», raconte Ysabel.
Les quatre entreprises ensemble produisent plus de 1100 kg de gras par jour, soit le quota ou droit de produire, mais ont des tailles très différentes. La Ferme Léo Jacobs et fils en produit 700, Gestion Jean Jacobs 225, Ty-D Holsteins 160 et New Jersey 75.
Un montage financier complexe
Le montage financier pour le partage des coûts a été complexe au début parce qu’ils devaient établir les coûts réels de production. Pour réaliser cette tâche, ils ont été appuyés par leur conseillère en gestion, l’agronome Marie-Claude Bourgault d’Agrigo Conseils, appelée Mico par ses clients.
«Le besoin est venu d’eux d’établir des coûts de production le plus près possible de la réalité», raconte-t-elle. L’objectif était d’atteindre l’équité pour tous, qu’il n’y ait pas d’excès de part et d’autre. «La première saison, on a documenté nos opérations culturales», raconte l’agronome. Pour chaque opération culturale, les données étaient compilées. Quel équipement? Combien de carburant? Durée? «Et quel tracteur était accroché à quelle machine?», ajoute Marie-Claude Bourgault.
La première année, étant donné qu’ils n’avaient pas encore les données réelles de la ferme, ils se sont fiés aux données théoriques. La deuxième année, ils avaient des données, mais quelque chose ne fonctionnait pas. «Le défi, c’est d’avoir des rendements le plus près possible de la réalité», explique l’agronome. Ils se sont rendu compte que les capteurs de rendement de l’ensileuse automotrice utilisée pour la récolte surestimaient les rendements d’environ 20 %. «On s’est comparé avec la consommation», explique Marie-Claude Bourgault. Ils ont dû changer leur façon de calculer les rendements. L’agronome a donc fait des calculs en fonction de l’espace de stockage disponible. «On s’est fait des outils pour calculer les volumes sous la courbe, dit-elle. J’ai sorti mes maths.»

Après deux ans, ils ont réussi à développer un chiffrier qui respectait les données réelles de production et de coûts, chiffrier qu’ils ont validé par la suite. «Pour nous, c’était important d’avoir quelqu’un d’indépendant pour être sûr qu’on était correct des deux bords et se faire revérifier dans nos coûts», dit Ysabel.
Maintenant, le fonctionnement est clairement établi. Le site d’entreposage des aliments a sept silos couloirs: trois pour l’ensilage de luzerne, trois pour l’ensilage de maïs et un pour l’ensilage de foin des génisses. Il y a aussi cinq cases couvertes pour les autres ingrédients ainsi que deux silos pour les minéraux.
Au moment de la visite du Bulletin, l’équipe installait un silo pour l’ajout d’un sous-produit dans la ration dans de but de diminuer les coûts. Les rations sont préparées à l’aide de deux mélangeuses automotrices, une de petit format pour les fermes Ty-D et New Jersey, et l’autre de grand format pour les fermes Léo Jacobs et Gestion Jean Jacobs. Le paiement est effectué selon la quantité d’aliments prélevés. Les données sont envoyées à l’ordinateur d’Ysabel qui comptabilise les opérations du site.

Chaque entreprise reste propriétaire de ses terres, de ses animaux et de son quota. Les opérations culturales sont faites par la Ferme Léo Jacobs qui détient aussi le site d’alimentation. «Toute la machinerie, c’est Ferme Jacobs qui l’a, qui l’avait déjà, et les machineries sont plus efficaces parce qu’elles en font plus grand. On loue les terres des autres entités et eux, leur prix est à la tonne», explique Ysabel. Chaque fin de mois, une facture est envoyée aux entreprises. Ça apporte un prix constant pour la Ferme Léo Jacobs et des frais stables pour les autres entreprises. Une fois par année, les sept propriétaires des quatre entreprises se réunissent pour discuter des résultats économiques des cultures et de l’alimentation en présence de leurs conseillers.
Un modèle à reproduire même sans lien familial
Selon Marie-Claude Bourgault, conseillère en gestion et agronome chez Agrigo Conseils, ce modèle est réplicable sur d’autres entreprises, même sans lien familial. «Tout à fait parce qu’on fait notre évaluation basée sur des faits et non sur des impressions», dit-elle. Ce n’est pas du forfait, mais un partage des coûts. Toutefois, elle pense que le lien familial facilite la confiance. «Ça pourrait très bien fonctionner avec des étrangers, mais l’important, c’est qu’il y ait une relation de confiance qui s’installe», dit-elle.
Même son de cloche du côté de Laurie. «Que ce soit familial ou pas, quand chacun reconnaît le bienfait que ça peut amener, ça peut marcher», dit-elle. Elle précise l’importance d’avoir une entente entre les divers propriétaires d’entreprises. «Il faut que tu aies une entente pour que personne ne tire la couverte de son bord», dit Laurie qui s’y connaît en chiffres. Elle est directrice de compte agricole chez Desjardins. Dans le fond, tous reconnaissent que cette formule fonctionne sur une relation gagnant-gagnant.
Groupe Jacobs en bref
Ferme Léo Jacobs et fils, Cap Santé
Propriétaires: Yan et Ysabel Jacobs, ainsi que Marian Ghielen.
Quota: 700 kg de gras/vache/jour.
Gestion Jean Jacobs, Cap Santé
Propriétaire: Jean Jacobs.
Quota: 225 kg de gras/vache/jour.
Ty-D Holsteins, Cap Santé
Propriétaire: Tyler Doiron.
Quota: 160 kg de gras/vache/jour.
Ferme New Jersey, Saint-Basile
Propriétaires: Laurie Jacobs et Mathieu Jalbert.
Quota: 75 kg de gras/vache/jour.
Total des terres cultivées
3000 acres (1200 hectares) dont 500 acres (200 hectares) loués d’entreprises n’appartenant pas à la famille.
Cet article est un extrait de ce qui a d’abord été publié dans l’édition de janvier du Bulletin des agriculteurs.
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