Hybrideur libre

Fouiller les banques de semences publiques. Tester les variétés pour leur résistance aux maladies. Créer des variétés et les mettre en circulation. Voilà ce qui passionne Michel Lachaume et ses collègues free-breeders à travers le monde.
par André Dumont

Été 2009, le temps est frais et humide. Les pires craintes des producteurs de pommes de terre se réalisent : le mildiou infeste les champs du Nord-Est américain et de l’est du Canada, causant d’importants dommages.

Dans l’Est ontarien, le champ de variétés de pommes de terre à l’essai de Michel Lachaume est ravagé. Tous les plants meurent, sauf ceux de cinq variétés. Il prend quelques photos qui font rapidement le tour du monde.

Michel Lachaume est ce qu’on pourrait appeler un « hybrideur libre ». Il fait partie d’un réseau mondial informel de free-breeders, composé de jardiniers amateurs ou scientifiques qui remettent en circulation des semences de variétés anciennes ou peu connues. Ils créent de nouvelles variétés par croisement dans leurs jardins et leurs parcelles d’essai, avec ou sans protocole de recherche.

La figure emblématique de ce mouvement est l’Américain Tom Wagner. À l’âge de huit ans, il se mettait à créer ses propres variétés de tomates. À 63 ans, il assume aujourd’hui la paternité de nombreuses variétés de tomates (Green Zebra, Banana Legs, Vintage Vine et autres) et de pommes de terre (Viva el Sol, Adirondacksen, Nordic October, etc.). Celles-ci étant cultivées pour leur goût, leur attrait visuel, leur adaptation au climat nordaméricain et leur résistance aux maladies.

« Nous croisons et sélectionnons les meilleurs plants de façon naturelle. C’est un geste que tout le monde faisait dans son jardin, mais qui a disparu après la Deuxième Guerre mondiale », explique Michel Lachaume qui s’y adonne depuis plus de 25 ans.

Grâce à Internet, les créateurs de nouvelles variétés contribuent à leur façon à la mondialisation : leurs connaissances et leurs semences sont mises à la disposition de tous. Chacun peut faire la promotion d’une variété patrimoniale ou vanter les mérites de l’un de ses croisements tout en le rendant disponible à peu de frais.

Les hybrideurs libres et ceux qui s’intéressent à leurs trouvailles se retrouvent sur un forum de discussion créé par Alan Bishop (alanbishop.proboards.com), ainsi que dans des conférences, comme celles organisées par Kokopelli, une organisation française qui rend des semences disponibles, notamment dans les pays du Sud.

À contre-courant
Alors que s’intensifie le développement de variétés OGM et que les marqueurs génétiques permettent d’accélérer la sélection des croisements, le travail des Tom Wagner et Michel Lachaume de ce monde est-il pertinent ?

Ceux qui ne jurent que par l’agriculture biologique ne demandent pas mieux que ce soient des individus, plutôt que des multinationales, qui leur proposent des semences mieux adaptées à leur mode de culture. Pour l’agriculture intensive, les free-breeders viennent combler le vide qui existe entre les grandes entreprises de semences et les rares chercheurs qui développent encore des variétés publiques au sein des gouvernements.

Michel Lachaume sait très bien que son travail va à contre-courant.

Chercher la résistance
« Ce qui m’intéresse, c’est la résistance aux maladies », dit Michel Lachaume en parcourant sa parcelle d’essai à Cumberland, près d’Ottawa. Aucun producteur n’aime utiliser des produits chimiques pour sauver ses cultures, rappelle-t-il. Pour la plupart des légumes, des variétés existantes – où qu’elles soient dans le monde – affichent une résistance aux principales maladies. Il suffit de les trouver ! On doit ensuite les croiser, jusqu’à ce que la résistance s’accompagne aussi d’un bon goût et de bons rendements.

Tel que mentionné plus haut, Michel Lachaume dispose de variétés de pommes de terre complètement résistantes au mildiou dans ses parcelles d’essai à Cumberland. Certaines variétés ont un feuillage vulnérable au mildiou, mais les tubercules demeurent intacts. Ces variétés résistantes au mildiou ont toutefois la particularité d’être très peu goûteuses. D’après Tom Wagner, par contre, il n’y aurait pas d’équation directe entre le goût et la résistance au mildiou.

Avis de recherche : des melons
Michel Lachaume est aussi à la recherche de variétés de melons qu’il pourra sélectionner en fonction de leur adaptation aux conditions de culture d’ici. À ce jour, il a fait venir quelque 800 variétés des banques génétiques publiques des États-Unis et d’Europe.

« Je veux des melons résistants aux maladies et surtout, des melons qui vont bien produire dans le Nord », dit-il.

Le melon de Lunéville, originaire de Lorraine en France, pourrait connaître des heures de gloire de ce côté-ci de l’Atlantique. Michel Lachaume expérimente aussi avec des melons du Caucase, de l’Afghanistan et de pays du Sud. « On est en train de se rendre compte que plusieurs espèces de fruits et légumes qui résistent à la chaleur résistent aussi au froid », dit-il en faisant allusion aux semences de « laitues d’hiver » de Kokopelli qui donnent d’excellents résultats en Afrique.

Objectif : maïs riche en protéines
Michel Lachaume s’intéresse beaucoup au maïs, une céréale originaire des Amériques, dont la très vaste diversité génétique offre de nombreuses possibilités. Les souches anciennes de maïs sont souvent très riches en protéines. Les épis sont plus petits avec des grains bourrés de saveur.

Dans l’Est ontarien, Michel Lachaume s’est fait connaître l’été dernier en lançant le « P’tit Blanc d’Alfred », un maïs nain. Il était disponible dans quelques jardineries.

Issu d’une sélection des meilleurs individus d’un maïs américain appelé White Midget, le « P’tit Blanc d’Alfred » serait tout simplement savoureux et « extraordinairement sucré ». C’est un maïs multitiges qui s’élève à environ un mètre et qu’on peut semer à tous les six pouces. Idéal pour ceux qui ne font qu’un tout petit jardin.

En s’alliant aux chercheurs du Campus d’Alfred de l’Université de Guelph, Michel Lachaume a l’ambition de développer un maïs pour les bovins laitiers qui contiendrait 15 % de protéines et dont l’amidon serait plus digestible. Selon plusieurs nutritionnistes, la faible teneur en protéines serait l’une des principales faiblesses des hybrides de maïs des grands semenciers.

« J’ai fait pousser chez moi un maïs auquel l’Université de Purdue attribue un taux de protéines de 14 % », dit Michel Lachaume. Les lignées anciennes de maïs auraient généralement de 10 % à 12 % de protéines, souvent même plus.

Toutefois, elles sont sensibles à la verse. On pourrait les croiser avec des variétés Stiff Stalk publiques. Michel Lachaume souhaiterait aussi réduire la hauteur des plants. La lumière pourrait alors pénétrer jusqu’au sol qui, couvert d’un engrais vert comme le trèfle rouge, régénérerait l’azote au fur à mesure que le maïs grandirait.

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. Michel Lachaume fait venir des semences des banques génétiques publiques pour les tester dans l’Est ontarien. Il a mis en circulation la courge Green Jewel auprès de petites compagnies de semences. Récemment, il a fourni des semences d’un rutabaga « avec un petit goût de clou de girofle » à la Société des plantes de Kamouraska.
2. Bleues, rouges, jaunes… la diversité génétique des tomates est immensément vaste.
3. Sur sa parcelle d’essai à Cumberland, Michel Lachaume a semé plus de cent variétés de melons provenant d’aussi loin que le Caucase.
4. Trouver des variétés résistantes aux maladies anime particulièrement Michel Lachaume.


Autres articles