Conservation et biodiversité: quand les agriculteurs mènent le changement

Matt McIntosh, boursier Nuffield, a rencontré des agriculteurs, des décideurs et des environnementalistes pour comprendre comment réconcilier production et protection de la nature

Publié: il y a 2 heures

Champs du Devon en Grande-Bretagne. Janvier 2024. Photo: Matt McIntosh

Pendant longtemps, le débat environnemental a semblé opposer deux mondes que tout aurait dû pourtant unir: celui des protecteurs de la nature et celui des producteurs de nourriture.

D’un côté, des objectifs climatiques globaux et des courbes statistiques; de l’autre, la réalité quotidienne du terrain, des marchés volatils et de la survie économique des exploitations. Mais aujourd’hui, un vent nouveau souffle sur les plaines agricoles. Si la solution pour sauver notre biodiversité ne venait pas de directives imposées d’en haut, mais du savoir-faire des agriculteurs eux-mêmes?

Pour Matt McIntosh, agriculteur ontarien et boursier de Nuffield Canada, la réponse est un oui retentissant. Son parcours de deux ans et demi à travers le monde l’a convaincu d’une chose: les personnes qui travaillent la terre sont les mieux placées pour la protéger.

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Le paysage agricole se transforme

Partout sur la planète, le paysage agricole se transforme rapidement. Les haies disparaissent, les milieux humides rétrécissent, les forêts reculent. Matt McIntosh, du comté d’Essex en Ontario, observe ces changements quotidiennement. Mais plutôt que de baisser les bras, il a décidé d’agir en étudiant ce qui fonctionne vraiment en matière de conservation agricole.

Le rapport qu’il a produit (en anglais) La conservation en milieu agricole : qu’est-ce qui fait un bon programme environnemental agricole? est le fruit de voyages en Estonie, en Lettonie, au Danemark, en Irlande, au Brésil, aux États-Unis et ailleurs. Partout, il a rencontré des agriculteurs, des décideurs et des environnementalistes pour comprendre comment réconcilier production et protection de la nature.

« Les agriculteurs sont les mêmes partout dans le monde, constate Matt McIntosh. Nous voulons tous le meilleur pour nos exploitations et notre environnement, et nous souhaitons laisser un héritage aux générations futures. »

Rentabilité économique ou protection de l’environnement?

L’une des découvertes majeures de Matt McIntosh bouscule une idée reçue tenace: non, les agriculteurs n’ont pas à choisir entre rentabilité économique et protection de l’environnement. Avec les bons programmes en place, les deux objectifs peuvent se renforcer mutuellement.

« La nature est complexe et les agriculteurs recherchent la simplicité, reconnaît-il. Mais à mesure que l’efficacité de la production s’améliore, nous avons davantage de latitude pour adapter nos pratiques. Il n’est pas nécessaire de choisir entre production et profit ou préservation de l’environnement; nous pouvons concilier les deux. »

Ce message est d’autant plus important que culturellement, les agriculteurs ont longtemps été encouragés à produire toujours plus. Cette mentalité productiviste peut parfois éclipser les préoccupations environnementales. Pour Matt McIntosh, des programmes bien conçus sont essentiels pour faire évoluer cette culture et réorienter les priorités.

Matt McIntosh pendant son périple Nuffield.

Fossé entre agriculteurs et défenseurs de l’environnement

Au-delà des questions économiques, Matt McIntosh identifie un fossé culturel persistant entre agriculteurs et défenseurs de l’environnement. Ce fossé existe même entre voisins ou entre générations d’une même famille agricole. Simplement modifier une pratique ou proposer une innovation peut être perçu comme une critique des méthodes traditionnelles, ce qui freine le changement.

D’autres obstacles sont plus concrets: financement insuffisant, exigences administratives trop lourdes, absence de soutien technique sur le terrain. Ces freins bureaucratiques découragent souvent les bonnes volontés et empêchent les initiatives prometteuses de prendre racine.

Faire confiance aux agriculteurs

En analysant de nombreux programmes à travers le monde, Matt McIntosh a identifié les ingrédients communs des réussites. Les initiatives qui fonctionnent partagent plusieurs caractéristiques: une vision stratégique claire, une rémunération équitable des services rendus par les agriculteurs, un soutien pratique et opportun, et surtout une mise en œuvre flexible qui fait confiance aux agriculteurs.

À l’inverse, les programmes trop rigides ou bureaucratiques échouent généralement. Ils n’atteignent pas leurs objectifs, souffrent d’une faible participation et sapent le sentiment de but commun pourtant essentiel au succès à long terme.

L’exemple du Burren en Irlande Farming for conservation illustre parfaitement cette philosophie. Dans cette région du comté de Clare, les agriculteurs pratiquaient traditionnellement le «pâturage d’hiver», où le bétail pâture en altitude de l’automne au printemps. Ce système ancestral contribuait naturellement à la gestion du paysage et à la régénération des prairies. Mais dans les années 1990, des politiques de conservation mal conçues ont failli faire disparaître cette pratique bénéfique.

Heureusement, agriculteurs et chercheurs se sont unis pour créer BurrenLIFE, un programme participatif qui a réintroduit le pâturage d’hiver en 2010. Résultat: la biodiversité locale a été préservée, l’économie rurale s’est renforcée et le tissu social s’est consolidé.

« Nul besoin de ressources gouvernementales colossales ni de programmes complexes pour opérer un véritable changement », affirme Matt McIntosh. L’exemple du Burren montre que des initiatives régionales, guidées par une planification solide et l’adhésion des agriculteurs, peuvent transformer durablement un territoire.

Des recommandations concrètes

Fort de ses observations, Matt McIntosh formule plusieurs recommandations concrètes. D’abord, établir une vision stratégique intégrant la résilience économique, environnementale et sociale avant de fixer des objectifs chiffrés. Ensuite, rémunérer équitablement les agriculteurs pour les services écologiques qu’ils rendent et effectuer les paiements rapidement.

Il insiste aussi sur l’importance d’investir dans les services de vulgarisation agricole pour que les conseillers puissent vraiment soutenir les agriculteurs. Les connaissances locales doivent être valorisées en impliquant les agriculteurs dès le début de tout projet.

Matt McIntosh met également en garde contre la tentation de tout mesurer et contrôler. Un programme britannique rémunérait les agriculteurs selon le nombre et la densité d’arbres plantés. Mais d’autres indicateurs, comme l’augmentation de la biodiversité, auraient pu être tout aussi pertinents sans créer de micro gestion inutile.

Sa question fondamentale pour évaluer tout programme: donne-t-il réellement aux agriculteurs les moyens d’apporter des changements positifs? « Si la réponse n’est pas un “oui” catégorique, le programme risque de ne pas atteindre son objectif. »

L’agriculture canadienne face à son avenir

En rentrant au Canada, Matt McIntosh porte un regard neuf sur les pratiques locales. « La plupart des agriculteurs canadiens appliquent déjà des pratiques de conservation bénéfiques, mais nous pouvons aller plus loin en ouvrant le dialogue sur les avantages économiques et commerciaux de ces pratiques », explique-t-il.

Il appelle à penser à long terme, non seulement à ce qu’il faut faire maintenant, mais à la façon de laisser la terre pour les générations futures. Cela nécessite des politiques de soutien adéquates, fondées sur la confiance, l’équité et la flexibilité.

Son rapport contient une phrase qui résume bien sa philosophie: « L’agriculture n’est peut-être pas la meilleure amie de la nature, mais elle n’est pas pour autant condamnée à être son pire ennemi. » Cette formule reconnaît les tensions réelles entre production agricole et conservation, tout en affirmant qu’un partenariat constructif est possible. La solution réside dans notre capacité à donner aux populations qui connaissent le mieux ces terres les moyens de façonner leur avenir. Les agriculteurs ne sont pas le problème, ils sont la solution. Encore faut-il leur faire confiance et leur donner les outils appropriés pour réussir.

Cet article de Jeanine Moyer publié dans Farmtario a été traduit et adapté par Le Bulletin des agriculteurs.

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