Deux traites c’est bien, mais trois c’est mieux

Plus de lait, plus de revenus, moins de problèmes de santé. Traire ses vaches trois fois par  jour, c’est payant !
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de janvier 2011

par André Dumont

Midi et demi, à la Ferme Carbonneau : Denis De La Bruère ajuste la hauteur du plancher du salon de traite, puis se met à laver les trayons et à brancher les trayeuses aux  pis des vaches les plus productives de la ferme. En soirée, deux autres étudiants prendront la relève, cette fois-ci pour traire l’ensemble du troupeau.

La Ferme Carbonneau,  à Coaticook, fait partie d’une minorité d’exploitations laitières au Québec qui pratique trois traites par jour. Pourtant, il s’agit d’un moyen simple d’augmenter  instantanément sa production, sans investir dans la taille du troupeau et des bâtiments.

En 1999, quand Jean-Marc Carbonneau a décidé de passer à trois traites, ses vaches ont immédiatement donné 20 % plus de lait. « C’était en janvier, nous sortions d’une bonne période de vêlage, notre ensilage était stable et la photopériode rallongeait », reconnaît-il.

Si l’on se fie aux fermes clientes de Valacta, il se fait trois traites par jour sur moins de 3 % des fermes laitières au Québec. Aux États-Unis, cette pratique rejoint 26,7 % (2003) des fermes membres de la National Dairy Herd Information Association. Dans l’État de New York, le tiers des fermes laitières est à trois traites, tandis qu’au Colorado, la proportion atteint 92 % !

Pourquoi y a-t-il si peu de fermes québécoises dans le club des trois traites? On pourrait avancer que chez nous, les producteurs ont choisi la voie de la bonne génétique et du confort des vaches pour maximiser leur production. Ou encore, que nos fermes sont plus petites et qu’elles n’ont pas la main-d’oeuvre pour envisager trois traites.

Solution main-d’oeuvre
Jean-Marc Carbonneau et sa conjointe Marie-Claude Groulx ont trouvé la solution en devenant des patrons exemplaires. Ils font partie du groupe Gesthumain, dont les membres se rencontrent dix fois par année pour discuter ensemble des défis de gestion de main-d’oeuvre agricole.

La Ferme Carbonneau compte sur un groupe stable d’une dizaine d’étudiants. L’employeur fait preuve d’une grande flexibilité, tenant compte des besoins et des  disponibilités de chacun. La camaraderie règne entre employés et avec les patrons. Une seule chose n’est pas négociable : la douceur dans la manipulation des animaux.

La traite du matin débute à 4 h 30. Celle du soir débuterait idéalement à 20 h, mais elle a été devancée à 18 h 30. « Je suis content d’avoir ces employés, alors je m’arrange  pour qu’ils puissent terminer vers 21 h », dit Jean-Marc Carbonneau.

À la Ferme Ghirouvi, à Compton, le troupeau est plus modeste. Guylaine Giroux et Ghislain Viens traient ensemble leurs 50 vaches en stabulation entravée, à 6 h, 13 h et  20 h. De cette façon, ils estiment tirer de 10 à 15 % plus de revenus de leur troupeau, sans engager des dépenses supplémentaires autres qu’une ration enrichie. Les vaches donnent en moyenne 10 500 kg de lait par année.

À la Ferme Proulx Beauchamp SENC, à Saint-Placide, le salon de traite s’est mis à fonctionner trois fois par jour dès qu’on a pu recourir à de la main-d’oeuvre étrangère. Les  membres de la famille font la traite de 5 h. Deux Guatémaltèques font celles de 13 h et de 21 h.

« L’arrivée des Guatémaltèques nous a beaucoup libérés, confie la copropriétaire Lise Beauchamp. Nous avons plus de temps pour nous occuper de la santé du troupeau et pour gérer la ferme de façon plus détaillée. »

L’impact des trois traites a été immédiat. Les vaches ont tout de suite donné en moyenne deux litres de lait de plus par jour, rapporte Bruno Proulx, le fils. « Après deux jours, nous avions 1000 litres de plus dans le bassin refroidisseur ! »

L’alimentation a été ajustée à ce nouveau rythme de production, qui semble aussi avoir un impact sur la santé des vaches. Les cellules somatiques sont immédiatement devenues moins nombreuses. Lise Beauchamp soupçonne même que la longévité des vaches s’en trouve améliorée. Après tout, les trois traites se rapprochent
sûrement de ce que connaîtrait une vache laissée avec son veau…

À la Ferme Carbonneau, les trois traites ont mis fin instantanément à un problème de mammite environnementale. « En ayant une glande moins chargée, les écoulements sont moins fréquents », explique Jean-Marc Carbonneau. Et quand une vache se fait traire trois fois, c’est trois occasions d’éliminer les mauvaises bactéries et de stimuler la circulation sanguine.

Trois traites signifient aussi trois occasions d’observer chaque vache, pour détecter les chaleurs ou les problèmes de santé. Il faut cependant veiller à ce que la fréquence des traites n’irrite pas les trayons.

Avantage économique
D’après les résultats d’une étude de la Fédération des groupes conseils agricoles du Québec, dévoilés les 7 et 8 décembre derniers, au Rendezvous d’expertise sur les fermes de  100 vaches et plus, il y aurait un net avantage économique à traire ses vaches trois fois par jour.

L’agronome Ginette Moreau a compilé les données de 71 fermes laitières de grande taille au Québec et en Ontario, dont 59 fermes à deux traites et 12 fermes à trois traites  (voir tableau, p.10). « Nos résultats tendent à démontrer que le principal avantage d’une troisième traite est la hausse de la production laitière (+14,5 %), explique Ginette Moreau. Cela prend 7 % plus de concentrés par vache pour le groupe trois traites. La marge sur le coût d’alimentation conserve un avantage pour ce groupe. Quant aux taux de matière grasse et de protéine dans le lait, nous observons une tendance à la baisse. »

Ces résultats ne permettent pas d’isoler la troisième traite comme seul facteur contribuant à une production supérieure. C’est généralement quand tout a déjà été fait pour améliorer la régie qu’on choisit d’ajouter une troisième traite, comme ultime moyen d’augmenter la production.

« C’est un choix qui appartient à l’entreprise et qui dépend beaucoup de la disponibilité de main-d’oeuvre », dit Ginette Moreau.

Aux États-Unis, des chercheurs de l’Université du Maryland ont compilé les résultats d’études sur la fréquence des traites. Dans une présentation récente intitulée  Increasing Milking Frequency, ils tirent les conclusions suivantes :
• Entre deux et trois traites, l’augmentation de production est fixe (de 3 à 3,5 kg de lait de plus par vache par jour), peu importe la production antérieure.
• Traire une vache de quatre à six fois par jour dans les six premières semaines après avoir vêlé a un effet positif sur la production de lait, même quand on diminue la   fréquence des traites pour le reste de la lactation.
• En passant à trois traites, une vache donnera plus de gras (+92 g/jour) et de protéine (+84 g/jour), mais les pourcentages de composantes diminuent. L’aventure des trois  traites vous tente ?

Que vous soyez en stabulation entravée ou libre, vous aurez à réorganiser la main-d’oeuvre et à repenser vos groupes de vaches. Les trairez-vous toutes trois fois par jour ou exclurez-vous celles en fin de lactation ? Ou encore, oserez-vous les quatre traites ?

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. À la Ferme Carbonneau, les vaches sont divisées en quatre groupes. Les fraîches vêlées sont traites deux fois par jour (matin et soir), pendant trois ou quatre semaines. Les vaches
en pleine lactation sont divisées en deux groupes et sont aussi traites au milieu de la  journée. Celles en fin de lactation sont traites deux fois par jour et ont droit au pâturage la  nuit.
2. C’est en ayant recours à des travailleurs du Guatémala que Lise Beauchamp et Bruno  Proulx ont pu passer à trois traites.
3. « À trois traites, les vaches se trouvent à attendre trois fois au salon de traite. Il faut faire attention de ne pas trop les priver de temps pour manger, ruminer et se reposer », explique Jean-Marc Carbonneau.
4. La Ferme Carbonneau a connu les trois traites en stabulation entravée, puis en stabulation libre. Aujourd’hui, les 160 vaches donnent autour de 9500 kg de lait par  année.

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