Futur incertain pour le porc

Malgré un prix du porc américain élevé, les producteurs de porcs québécois sont loin d’être au bout de leurs peines. Pour l’année qui vient, ils auront toujours besoin du soutien de l’État, d’autant plus que le prix des grains s’annonce soutenu.
Publié dans Le Bulletin des agriculteurs de janvier 2011

par Marie-Josée Parent, agronome

À la fin de septembre 2010, le prix du porc payé aux producteurs québécois frôlait les 170 $ les 100 kg. Ce montant était nettement supérieur aux prix des deux années  précédentes et même de la moyenne des cinq années antérieures. Il était cependant encore inférieur de quelques dollars au coût de production. Le prix encourageant,  maintenu tout l’été, laissait entrevoir des perspectives meilleures pour les producteurs de porcs. C’était sans compter sur la baisse saisonnière qui fut abrupte dès l’automne et le marché des grains qui, au même moment, est reparti vers le haut. De façon générale, nous sommes dans une période de prix élevés du porc américain, explique le  spécialiste en contrats à terme Mathieu Tessier, de ScotiaMcLeod, la filiale spécialisée en placements de la Banque Scotia. En 40 ans de transactions du porc à la Bourse de Chicago, le prix le plus élevé a été établi le 7 juillet 2008 sur le contrat de juillet 2009, c’est-à-dire le porc livré en juillet 2009. Le montant était alors de 98,85 ¢ US/lb carcasse. À l’été 2010, le prix était très bon, autour de 90 ¢ US/lb carcasse.

L’été prochain, le prix s’annonce tout aussi bon. Au 18 novembre, le contrat de juin 2011 était évalué à 88,75 ¢ US/lb carcasse. « Il faut retourner à 1982 pour avoir un prix de près de 88 ¢, explique Mathieu Tessier. Le 8 septembre 1982, le contrat à terme d’octobre 1982 était de 87,57 ¢ US/lb carcasse. Nous sommes donc encore à des prix très forts. »

Alors, pourquoi les producteurs québécois n’ont-ils pas le sentiment que le prix du porc est à un niveau record? Deux éléments expliquent ce fait : le taux de change et le coût des grains. Pendant toute l’année 2010, le dollar canadien a frôlé la parité avec le dollar américain. Voilà maintenant plus de six ans que le dollar canadien a décollé des 65 à 70 ¢ US/$ CAN pour se rapprocher de ce seuil. Et la tendance ne semble pas vouloir se résorber. Or, depuis la nouvelle convention collective, le porc québécois est payé  selon le prix américain, fixé à Chicago, en dollars américains.

En 2008, le prix des grains avait monté en flèche avant de redescendre. À la mi-juillet 2010, le maïs se négociait à 3,82 $ US/boisseau à la Bourse de Chicago. En décembre, le même maïs atteignait 5,42 $ US/boisseau. Pour l’année 2011, le prix de cette matière première s’annonce soutenu. Selon les intentions d’ensemencement et le rendement de la prochaine saison, la donne pourrait toutefois changer. Cependant, le début d’année sera assurément élevé. Or, le maïs est le premier ingrédient dans la fabrication de la moulée pour porcs. Rappelons que l’alimentation est la principale dépense sur une ferme porcine.

Effet de l’ASRA
Les producteurs de porcs québécois peuvent compter sur l’assurance stabilisation (ASRA) pour les aider à tenir le coup lorsque le prix qu’ils reçoivent est inférieur au coût de

production assuré, tel que calculé par La Financière agricole. Le Centre de développement du porc (CDPQ) a évalué si les producteurs de porcs s’en sont mieux sortis en 2010 qu’en 2009, en raison du meilleur prix payé au producteur. « C’est du copier-coller de 2009 », précise l’agroéconomiste Benoit Turgeon, du CDPQ. Le producteur a reçu en 2010 une plus grande part de son revenu du marché et une plus petite part de l’ASRA. Mais le producteur qui a connu des pertes financières en 2009 a affiché le même bilan négatif en 2010. « La différence avec 2009, c’est que le producteur a reçu son argent plus vite parce qu’il a reçu moins d’ASRA », explique Benoit Turgeon. Et la société est gagnante parce que les producteurs de porcs reçoivent moins d’argent du fond de l’ASRA.

Pour qu’un producteur dégage un surplus, il doit faire mieux que le coût de production de l’ASRA, plus le coût de la cotisation. Est-ce que des producteurs y arrivent ? Très peu, environ 10 à 20 % des producteurs de porcs québécois. Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui produisent leurs grains, en raison d’une bonne production en 2010 comparativement à 2009. « On tend à faire croire que la production porcine va mieux, mais ce n’est pas le cas », précise Benoit Turgeon.

L’année 2011 ne s’annonce guère mieux. « On s’attend à une année similaire à 2010 comme prix du porc, estime Benoit Turgeon. Par contre, on sait que le prix des céréales sera plus élevé. Mais en raison de l’ASRA, ça ne changera pas grand-chose. » Pour que le producteur s’en sorte, Benoit Turgeon, qui est aussi conseiller du Groupe conseil agricole Beaurivage, en Beauce, cible trois facteurs qui influencent le bilan des entreprises agricoles : l’efficacité, le niveau d’endettement et l’éloignement par rapport aux  sources d’approvisionnement en moulée et à l’abattoir.

Performance à la ferme
Le vice-président au financement à La Financière agricole, Ernest Desrosiers, incite les producteurs de porcs à travailler sur les facteurs sur lesquels ils ont de l’influence. « Les entreprises les plus performantes vont résister plus facilement aux cycles de bas prix », dit-il. Le producteur doit donc travailler sur ses performances techniques, mais
aussi son taux d’endettement, son niveau de vie, ses choix d’investissement et sa structure de financement. « L’entreprise qui s’en sort mieux est celle qui a de bons résultats dans tous ces aspects », insiste-t-il.

Ernest Desrosiers refuse de faire des pronostics pour 2011. « Ce n’est pas l’année financière qui nous intéresse, dit-il. C’est la situation des éleveurs. » Donc, La Financière souhaite que le producteur ait son prix du marché. Si ce n’est pas le cas, elle sera là pour le soutenir.

Travail à long terme
La Fédération des producteurs de porcs travaille à plus long terme pour améliorer le sort de ses membres. « Le secteur porcin fluctue beaucoup dans l’année et d’une année à l’autre, explique son président, Jean-Guy Vincent. Nous sommes sur les marchés boursiers. En plus, l’agriculture est un nouveau secteur de spéculation. C’est pour cela que nous mettons en place un plan d’action bien précis, bien organisé. » (voir tableau)

« On a déjà mis en place une nouvelle convention l’an dernier. Elle sera pleinement effective en février 2011, cite en exemple Jean-Guy Vincent. Ça nous a permis d’aller chercher 50 millions de dollars de plus sur les marchés. » Ce gain est attribuable à la fixation du prix sur la base du prix américain. Autre exemple : la gestion provinciale de la production porcine. « On va produire en fonction de notre capacité d’abattage », explique Jean-Guy Vincent. Dans un passé pas si lointain, 50 000 porcs attendaient de se faire abattre, ce qui a occasionné des frais supplémentaires en alimentation pour les entreprises porcines, en plus de déclasser les porcs à l’abattoir.

« Ce que nous vivons actuellement est très inquiétant, mais les producteurs mettent en place des outils pour faire face à toutes ces fluctuations, précise Jean-Guy Vincent. L’avenir du porc est lié à la différenciation de notre produit. Il y a dix ans, les Américains étaient les plus grands importateurs de viande de porc. Maintenant, ils sont les plus grands exportateurs. Les chaînes d’alimentation canadiennes peuvent avoir du porc à un prix qui ressemble à du dumping. »

Dernière innovation, les indicateurs de développement durable en production porcine ont été introduits l’automne dernier. Chaque année, trois indicateurs sociaux, trois  environnementaux et sept économiques seront évalués. « Notre objectif est de faire connaître ce que les producteurs font depuis de nombreuses années et de nous comparer dans le temps », explique Jean-Guy Vincent.

Malgré des moments difficiles, le président de la Fédération des producteurs de porcs est confiant en l’avenir de la production porcine. La croissance de la population mondiale devrait favoriser cette production. D’ici là, l’organisation travaillera d’arrache-pied pour faire en sorte que les producteurs de porcs d’ici en tirent profit. L’effort devra être soutenu puisque nul ne sait quand le prix du porc américain redescendra et jusqu’à quel point le prix des grains demeurera élevé, ni même lorsque le dollar  américain remontera.

Encadré : Plan d’action

Regroupant les partenaires du secteur porcin et le ministère de l’Agriculture (MAPAQ), le plan repose sur trois axes :
• Reconquérir nos marchés intérieurs et développer les marchés intérieurs et extérieurs  par la différenciation de notre produit.
• Réduire nos coûts de production et améliorer la rentabilité.
• Répondre aux attentes de la société tant en matière environnementale que sociétale.

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