Légendes rurales: la fertilisation azotée du soya (texte intégral)

Gilles Tremblay, agronome, CÉROM

Légende rurale : « Il est préférable d’ajouter de l’azote supplémentaire au soya même s’il est bien inoculé lorsque l’on désire obtenir des rendements élevés ».

Les prélèvements d’une culture de soya en azote sont estimés à 260 kg/ha pour un rendement en grains de 3 500 kg/ha (1). Les exportations nettes d’un tel rendement en grains sont évaluées à 230 kg/ha d’azote. Les besoins en azote sont comblés dans une proportion importante grâce à la fixation de l’azote de l’air par Bradyrhizobium japonicum en symbiose avec le soya.

Les nodules, centres de l’activité de la fixation symbiotique, débutent leur activité environ cinq à six semaines après le semis. Au cours de cette période, les jeunes plants de soya utilisent dans un premier temps l’azote disponible minéralisée par le sol. Par la suite, lorsque les nodules deviennent rougeâtres et pleinement fonctionnels, l’azote nécessaire à la croissance du soya provient de la fixation symbiotique de l’air. Des apports d’azote trop importants peuvent retarder ou compromettre le développement normal des nodules. Un sol trop compact peut aussi réduire la fixation symbiotique en limitant les échanges gazeux avec l’atmosphère.

Une recherche québécoise (2) publiée en 1979 a démontré que le soya avait répondu de manière linéaire à l’apport en azote jusqu’à des doses de 60 à 90 kg N/ha. Les auteurs avaient toutefois précisé que la réponse était probablement attribuable à une faible nodulation de la culture. Dans une autre étude québécoise (3) publiée en 1992, l’apport d’azote ne s’est généralement pas traduit par une augmentation des rendements en grains bien que l’azote ait permis une augmentation de la production de biomasse sèche de la culture.

De 1994 à 2001, le CÉROM (Centre de recherche sur les grains inc.) a évalué la réaction du soya à l’application des éléments majeurs azote (N), phosphore (P) et potassium (K). Pour ce faire, il a réalisé 35 essais scientifiques totalisant plus de 1700 parcelles. Tous les essais se sont déroulés sur le territoire québécois. Ainsi, les résultats reflètent des conditions représentatives des contraintes rencontrées par les producteurs de soya de la province. L’étude (4) regroupait des sols de toutes les catégories de richesse, en allant de très pauvres jusqu’à excessivement riches en P ou en K. Les résultats ont démontré que les rendements en grains du soya n’augmentent pas de façon significative avec la fertilisation minérale. On n’a répertorié qu’un seul cas où le contraire s’était produit. Dans cette étude, on a tout de même obtenu des rendements moyens de 3,5 tonnes/ha !

Dans les nouvelles grilles du CRAAQ de 2010, les experts ont rassemblé toutes les données québécoises disponibles afin de mettre à jour les recommandations en fertilisation pour le soya. Pour ce faire, ils ont utilisé une nouvelle approche : la méta-analyse. Cette méthode permet de mieux comparer les données provenant de plusieurs essais indépendants. Suite à cet exercice, les grilles 2010 du CRAAQ recommandent toujours de 0 à 30 kg N/ha pour répondre aux besoins du soya. Cette recommandation n’a pas changé depuis la version éditée des grilles de 1996.

Avant 2003, le soya était généralement fertilisé à la volée avant le semis. Depuis ce temps, une proportion plus importante des ensemencements est réalisée avec des semoirs à maïs-grain. Ce type d’équipement permet d’apporter la fertilisation en bandes au semis, une méthode qui améliore l’efficacité de l’engrais apporté à la culture. Selon les résultats d’une étude entreprise en 2008 en Ontario (5), l’inoculation demeure un point de régie important et rentable selon les prix actuels du marché. À l’opposé, la fertilisation ne constituerait pas un bon choix économique selon la même étude. Une étude sur le soya a aussi été entreprise en 2005 par le CÉROM sur l’effet du placement de l’engrais minéral en bandes au semis. De 2005 à 2010, neuf essais ont ainsi été réalisés. Les résultats cumulés au cours de cette étude ont indiqué qu’il y avait peu d’avantages économiques à augmenter la dose d’azote en bandes au semis. Les rendements moyens ont été de plus de 3000 kg/ha.

Les conditions climatiques ont des influences certaines sur les besoins en engrais minéraux des grandes cultures de même que sur les rendements de ces dernières. L’année 2010 fut une belle année et les rendements ont généralement été au rendez-vous. L’année 2009 fut assez difficile. Les années se suivent mais ne se ressemblent pas ! En 2009, le CÉROM a évalué l’effet du travail du sol, conventionnel et semis direct, sur la réponse du soya à la fertilisation en azote. La réponse du soya à l’apport d’azote a été très forte pour le semis direct et faible pour le système conventionnel. Le sol semblait plus compact sous semis direct. Les rendements moyens sous semis direct ont été de 3000 kg/ha comparativement à 3500 kg/ha pour le système conventionnel. Les conditions climatiques peuvent donc interagir avec le type de travail du sol sur les besoins en azote du soya.

L’ajout d’azote supplémentaire au soya ne semble donc pas une solution efficace afin d’obtenir de meilleurs rendements en grains. Une inoculation adéquate devrait permettre au soya de fixer l’azote de l’air et ainsi combler ses besoins en azote. Le soya pourrait toutefois répondre à l’apport en engrais azoté si les conditions climatiques sont défavorables ou si le sol démontre des contraintes importantes limitant sa croissance.

1.            Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec 2010
2.            Mackenzie et Kirby 1979
3.            Can. J. Plant Sci. 72 :1049-1056
4.            Can. J. Soil Sci. 86(4) : 897-910
5.            Le Bulletin.com, 13 avril 2011

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