On voit double

Publié dans Le Bulletin des agriculteurs d’octobre 2010

Le Bulletin a demandé à des producteurs qui sèment en rangs jumelés depuis plusieurs années de partager leur expérience.
par Nancy Malenfant

Didier Rigaux de Saint-Clet (sur le couvert), Jocelyn Michon de La Présentation et Paul-André Boucher de Mont-Saint-Grégoire sont convaincus de la pertinence du semis en rangs jumeaux dans le maïs et le soya. À eux trois, ils combinent plus d’une vingtaine d’années d’expérience avec les rangs jumelés et ils ont accepté de s’entretenir avec nous de cette technique. Les résultats d’études menées en sol québécois sur ce sujet étant plutôt rares, nous avons joint leurs propos à des données provenant de l’Ontario et des États-Unis où le semis en rangs jumelés a pris de l’essor dans les dernières années.

Mieux utiliser l’espace
Le principe de la technique de semis en rangs jumeaux repose sur une meilleure occupation du terrain. En semant deux rangs espacés de 7,5 pouces sur des centres aux 30 pouces (voir Figure 1, p. 14), on optimise l’espace disponible pour les plants au-dessus et en dessous du sol. On diminue ainsi le stress et la compétition pour l’eau, les nutriments et la lumière. Ceci est encore plus vrai lorsque les plants sont disposés en quinconce (diagonale) plutôt qu’en parallèle (voir Figure 2, p. 14).

Doubler les rangs ne double toutefois pas le rendement. Plusieurs études menées dans le Midwest américain mentionnent un potentiel allant jusqu’à 15 % d’augmentation de rendement avec les rangs jumelés par rapport aux rangs simples aux 30 pouces. Dans la réalité, les augmentations sont plus modestes. Didier Rigaux parle chez lui d’un gain de 3 % à 8 % dans le maïs-grain tout dépendant du précédent cultural.

Vers la fin des années 90, Jocelyn Michon a réussi à obtenir un gain de 13,5 % de rendement dans le maïsgrain lors d’un essai où il a fait deux passages avec son planteur conventionnel pour doubler les rangs. Quand il a acheté un planteur à rangs jumelés Monosem en 2005, il a fait deux années d’essais comparatifs. En 2006, les résultats n’ont pas été concluants, mais l’année suivante, il a eu un avantage de 8 % de rendement en faveur des rangs jumeaux. « J’avais calculé que ça prendrait un minimum de 4,5 % d’augmentation de rendement pour récupérer le prix du planteur », précise-t-il.

Chez Paul-André Boucher, tout, sauf le soya en semis direct, est semé en rangs jumelés depuis plusieurs années. Dès le début, les rangs doubles ont généré un rendement supplémentaire de 3 à 4 %. « Nous ne faisons plus d’essais comparatifs depuis cinq ou six ans, mais probablement que l’avantage serait plus marqué maintenant que nous avons amélioré nos terres notamment en nivelant et en appliquant du fumier », croit le producteur. « L’avantage est surtout visible dans des sols très productifs, profonds, qui ne présentent pas de compaction, ajoute Paul-André Boucher. Dans de mauvaises conditions de sol ou lors d’une année difficile, on ne voit pas vraiment d’avantage de rendement. »

Encadré : Et dans le soya ?
À ce jour, la majorité des essais sur la technique des rangs jumelés se sont concentrés sur son application dans le maïs. Il apparaît cependant que l’avantage serait supérieur dans le soya. C’est le cas chez Didier Rigaux avec un gain de rendement dans le soya de 6 à 12 % (3 à 8 % dans le maïs-grain). Jocelyn Michon a même déjà atteint un avantage de 30 % de rendement en faveur des rangs jumelés dans le soya au début des années 2000.

De plus, les rangs jumelés permettent une meilleure aération entre les rangs, ce qui diminue l’incidence des maladies par rapport au soya semé aux 7 pouces. Les rangs doubles créent une couverture de sol équivalente à un semis aux 15 pouces sans l’obligation d’aménager des voies d’accès.

Population
La technique des rangs jumeaux s’adresse à ceux qui ont optimisé tous les autres facteurs sur leur ferme (fertilisation, drainage, nivellement, hybrides à haut potentiel) et dont le rendement plafonne. Ce mode de semis permet de hausser les populations sans craindre l’incidence des maladies et la verse des plants puisque ceux-ci occupent mieux le terrain. Par ailleurs, cette méthode a l’avantage, par rapport aux semis à rangs étroits (20 pouces et moins), de ne pas nécessiter l’adaptation des équipements ou d’aménager de voies d’accès.

Jocelyn Michon et Paul-André Boucher ont fait passé leur population dans le maïs-grain de 32 000 jusqu’à 36 000 plants/acre en ajustant la fertilisation en conséquence. En 2009, lors d’une comparaison entre deux populations différentes (34 000 vs 36 000 plants/acre) en rangs jumelés, Jocelyn Michon a obtenu un léger avantage de rendement avec le taux de semis supérieur. « C’est rentable, mais ça n’a pas rapporté beaucoup plus que le prix de la semence », précise-t-il.

Après avoir testé diverses populations en rangs jumelés, Didier Rigaux a, quant à lui, fait le choix de continuer avec 34 000 plants/acre dans le maïs-grain. « Je n’ai pas vraiment avantage à augmenter plus puisque je cultive dans la région du Québec qui reçoit le moins de pluie », explique le producteur de Saint-Clet (Montérégie-Ouest).

Épi fixe ou flexible
Les trois producteurs interrogés ont admis faire leur choix d’hybrides surtout selon le potentiel de rendement. Or, plusieurs recherches confirment que le type d’épi, fixe ou flexible, a une influence sur la réaction d’un hybride au semis en rangs jumelés et sur la densité de population.

Par exemple, Agri-Gold, distributeur de semences dans le Midwest américain, s’est intéressé à la réponse de différentes familles génétiques au semis en rangs jumelés. Lors d’un essai réalisé en 2009, il a constaté que les hybrides semi-flexibles ou à épi fixe connaissaient des augmentations de rendement, suivant l’accroissement de la population peu importe l’espacement. Ces hybrides ne peuvent pas ajuster la taille de leur épi pour tirer profit d’un espacement plus grand. Il leur faut une population supérieure pour aller chercher un avantage de rendement. Agri-Gold a observé des gains de rendement et un retour sur l’investissement (rendement vs coût de la semence) croissant jusqu’à 43 000 plants/acre pour cette famille d’hybrides.

Avec les hybrides flexibles, l’écart de rendement en faveur des rangs jumelés s’accroît au fur et à mesure que la population augmente. Les plants profitent de la compétition réduite due à un meilleur espacement en produisant de plus gros épis. Or, ils finissent par réagir négativement à une population excessive en rang simple à cause d’une trop forte compétition sur le rang. Dans l’essai d’Agri-Gold, la population optimale se situait à environ 38 000 plants/acre pour le maïs-grain à épi flexible. Au-delà, le retour sur l’investissement commençait à descendre.

Encadré : Plus profitable au nord ?
Plusieurs études ont démontré qu’en montant en latitude (nord des États-Unis et Canada), il y a un avantage plus grand à semer en rangs jumelés. Une hypothèse avancée pour expliquer ceci est l’angle d’interception des rayons du soleil par les plants. En frappant de côté, plus de lumière entrerait dans le couvert végétal. Par ailleurs, avec les rangs jumelés, on aurait une couverture complète du sol plus rapide, donc une interception plus efficace de la lumière.

Maturité de l’hybride
Didier Rigaux ne prend pas de risque quand vient le temps de décider de la maturité de ses hybrides. « Le truc, c’est de ne pas trop forcer sur les UTM », croit-il. Il s’en tient donc à des hybrides de 2800 UTM et moins, lui qui est situé dans une zone de 2700 UTM.

Une recherche, menée dans le nord du Corn Belt par des chercheurs du département américain de l’Agriculture (USDA), a démontré qu’une population plus dense réduit le nombre d’unités thermiques nécessaires pour atteindre un niveau efficace d’interception de la lumière. Cette observation a été répétée dans une étude menée par l’Université de l’Oklahoma : pour diminuer les besoins de 300 UTM, la population doit être augmentée à 42 500 plants/acre.

Paul-André Boucher pense cependant qu’il est possible d’aller en chercher un petit peu plus en poussant sur la maturité. « Un hybride tardif peut capter plus longtemps la lumière supplémentaire qui entre dans le couvert végétal, explique-t-il. Il a plus de jours pour performer. » Il ne met cependant pas tous ses oeufs dans le même panier. Dans sa zone de 3000 UTM, il a semé cette année trois hybrides variant entre 2850 et 3000 UTM.

Avantages marginaux
Le semis en rangs doubles réduit le risque de verse. À population égale, le diamètre des tiges de maïs est en effet plus élevé en rangs jumelés. Jocelyn Michon a aussi remarqué que les épis se formaient plus bas. « C’est peut-être parce qu’il y a moins de compétition pour la lumière », propose-t-il comme explication. En Ontario, on a mis en relation le type de travail de sol avec le semis en rangs jumelés lors d’un essai. Il apparaît que la combinaison du travail en bande (zone-till) avec le semis en rangs jumelés offre le meilleur potentiel de rendement.

En outre, le contrôle des mauvaises herbes est plus facile en rangs jumelés, selon Paul-André Boucher. « Les rangs se referment sept à dix jours plus vite », affirmet- il. Le producteur de Mont-Saint-Grégoire mentionne aussi un autre avantage plutôt original de la technique. « Quand tu sarcles ou appliques l’azote en postlevée et que tu dévies, tu arraches seulement un rang au lieu de deux. »

Encadré : Un brin de prudence
Mathieu Bisson, étudiant en agronomie et fils d’agriculteur, a fait une revue de littérature sur la technique des rangs jumeaux lors d’un cours à l’Université Laval. Plusieurs des études qu’il a parcourues se montraient tièdes envers les rangs jumelés à cause des augmentations de rendement peu élevées avec cette méthode par rapport aux rangs simples.

Après avoir exploré le sujet, Mathieu Bisson n’a pas été convaincu d’appliquer la technique sur la ferme familiale en Beauce. « On obtiendrait la même quantité d’ensilage en semant dix acres de maïs de plus qu’avec l’avantage de rendement donné par les rangs jumeaux, et ce, sans avoir à investir un montant important dans un semoir spécialisé », résume le jeune producteur.

Vous êtes intéressé par le sujet ?
Le Bulletin des agriculteurs tiendra une conférence sur les rangs jumelés au Salon de l’agriculture qui aura lieu à Saint-Hyacinthe en janvier prochain. Nous vous informerons des détails sous peu.

Description des photos
Les photos sont publiées dans le magazine imprimé
1. En semant les plants en rangs doubles espacés de 7 pouces, on obtient un meilleur espacement entre les plants sur le rang.
2. L’utilisation de l’autoguidage n’est pas essentielle pour le semis en rangs jumelés. Le géopositionnement facilite cependant les opérations en postlevée.
3. Il vaut mieux utiliser des pneus étroits sur le tracteur et les équipements pour les travaux de fertilisation et de pulvérisation en postlevée dû à l’entrerang réduit (22 pouces).
4. Même si son planteur à rangs jumelés Kinze (8 X 2 rangs) lui a coûté 30 à 40 % plus cher qu’un planteur conventionnel, Didier Rigaux calcule qu’il récupère rapidement son investissement avec les gains de rendement et les économies de semence.

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