Agriculture, fini pour moi?

Vendredi 23 avril 2004. Le médecin orthopédiste de mon hôpital local m’annonce que je dois me faire opérer au dos le mardi suivant. « Hein? Voyons docteur! Je suis agriculteur moi. Donnez-moi une pilule, quelque chose, je reviendrai vous voir après quand j’aurai fini mes semences! »

« Tu es paralysé jusqu’au genou! Si tu attends, la paralysie va monter et l’incontinence t’attend. C’est ton choix. » Un coût de masse en plein front aurait fait le même effet. Mon père me l’avait bien dit : « Tu vas voir quand tu auras 40 ans ! ». Perdu un œil en 2002, maintenant opération au dos. J’imagine qu’il avait un peu raison. Finalement, je consens à l’opération. Résultat : mes premiers semis ratés à vie.

L’opération semble s’être bien déroulée, mais impossible de bouger plus loin que le premier plancher de la maison. Couché sur un matelas gonflé, gelé aux médicaments comme si j’avais fumé un gros Justin. Je me sens inutile. J’ai compris ce que mon père a pu ressentir à l’âge de 45 ans cloué à la maison pour des raisons médicales beaucoup plus graves. Ça me prend tout mon petit change pour aller au rendez-vous hebdomadaire chez le médecin. Le roulement de l’auto me semble infernal.

Fin mai, je m’impatiente. « Hey docteur, quand vais-je pouvoir grouiller un peu? Je ne suis même pas capable de m’asseoir sur le tracteur à gazon! J’t’un farmer moi! » « Calme-toi! Dans deux semaines, tu vas commencer ta physiothérapie. »

Après mon évaluation, mon premier exercice est de faire bouger mes orteils. Un peu découragé et inquiet. Je ressasse dans ma tête ce qu’un professionnel m’avait déjà dit. « Tu devras probablement changer ton travail, tu ne pourras plus faire autant d’heures d’affilée au même poste. » Je le voyais venir avec ses gros sabots! Dans ma tête, ça sonnait plus comme les tracteurs et l’agriculture, c’est fini pour toi.

J’ai redoublé d’efforts. Chaque semaine, j’attaquais de nouveaux exercices et ma motivation grandissait à chaque centimètre de flexibilité gagné. On m’a fait comprendre que je devais changer ma façon de travailler et que si je maintenais un bon entraînement, je pourrais revenir à peu près au même niveau.

Fin août, je remontais sur Gertrude en souliers de course parce que les bottines étaient encore trop lourdes à porter. De la glace à répétition pour amoindrir les douleurs, mais tellement fier d’être revenu sur le terrain.

Ça fait 14 ans déjà, jour pour jour, et je me sens plus en forme qu’avant mon opération. Je fais le pelletage du grain à genou, je lève les objets lourds avec ma bedaine. Sur mes deux pattes en forme et aujourd’hui rien ne me fera manquer mon 38e semis officiel. C’est ma première journée à me faire brasser dans le tracteur. Au grand air, au beau soleil. Ça sent la terre, le printemps et je me sens à ma place au beau milieu du champ. J’aime ça, je suis agriculteur!

à propos de l'auteur

Agriculteur et collaborateur

Paul Caplette est passionné d’agriculture. Sur la ferme qu’il gère avec son frère en Montérégie-Est, il se plaît à se mettre au défi et à expérimenter de nouvelles techniques. C’est avec enthousiasme qu’il partage ses résultats sur son blogue Profession agriculteur.

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