Avoir su, j’aurais vendu…

Jean-Philippe Boucher agr., MBA [email protected]

Il y a 2 semaines, j’étais sur la route un peu partout au Québec pour présenter un nouveau produit destiné à aider les producteurs à se protéger des fluctuations des prix. Cette virée m’aura permis de tâter le pouls des producteurs, chose que j’étais particulièrement curieux de connaître avec les prix record que nous avions connus jusque-là. C’est à ce moment que j’ai entendu le chiffre magique de 400 $ la tonne pour du maïs.

Je n’ai pas eu la confirmation de telles transactions, mais si elles sont vraies, c’est donc dire que depuis certains auront peut-être manqué le bateau en perdant au passage près de 100$ la tonne en seulement 2 semaines !!!

Ce que j’ai pu constater aussi de mes nombreuses rencontres, c’est qu’encore aujourd’hui, beaucoup de producteurs ne sont pas très chaud à l’idée de vendre leurs récoltes à l’avance, ou au moins un pourcentage de leurs récoltes. En fait, questionné sur cette manière de procéder, toutes les raisons sont souvent bonnes pour ne pas vendre à l’avance… la 1re étant cependant de manière très simple un : « Ouain, c’est intéressant, mais je vais attendre encore un peu… »  Oui, mais encore… pourquoi ?!

Hmmm… réponses généralement très vagues : « Je ne suis pas certains de ce que je vais récolter. », « Et si le prix grimpe davantage… », « J’ai vendu trop tôt cette année et je ne voudrais pas faire la même erreur. », ou encore « J’ai vendu trop tôt cette année et j’aimerais augmenter ma moyenne de vente… ».

J’ai même fait une rencontre avec un gros producteur qui m’a dit savoir qu’il produira cette année plus de 8 000 tonnes de maïs, mais qui jusqu’ici n’en aura vendu que 500 tonnes… au cas où il obtiendrait une mauvaise récolte ?!

Bien sûr, ce n’est certainement pas à moi de juger ou de recommander de faire autrement. Le fait est cependant qu’avec les années que nous vivons, il devient très très très difficile de prévoir la direction que prendront les prix, et ce, autant à la hausse qu’à la baisse.

C’est dans ce cadre, cette nouvelle réalité des marchés, que je crois qu’il faut cependant  apprendre à faire évoluer nos méthodes de travail. Et pour ceux qui transigent du grain, ceci passe avant tout par un exercice, celui de s’élaborer un « plan de commercialisation ».

Le fait de vendre à l’avance ou non, d’entreposer ou de vendre récolte, pour les plus aguerris de faire de la contrepartie (« hedging ») ou non sont toutes des décisions qui devraient se baser sur une réflexion fondée sur des objectifs de ventes claires. bien définies à l’avance et établie sur une juste évaluation de ses coûts de production.

Encore une fois, je sais que certains auront pour réflexe de me dire : « Ouais, mais c’est facile à dire tout ça maintenant que les prix s’effritent… ». Et je ne peux dire le contraire, en effet, c’est plus facile à dire quand ça baisse. Parce qu’en réalité, quand les prix s’emballent à la hausse, que de jour en jour on voit nos « profits » grimper, pourquoi se casser la tête à se faire un plan compliqué quand on fait de l’argent? Mais c’est peut-être bien aussi pour ça que c’est pratique d’avoir un plan de match pour nous ramener les pieds sur terre, avant que les marchés ne le fassent pour nous…

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Ce qui se produit actuellement dans les marchés n’a rien de très particulier. Était-ce pour autant prévisible, encore une fois, pas nécessairement.

Au cours des dernières semaines, la récolte américaine a débuté progressivement en commençant par le sud des Etats-Unis, puis le sud du Midwest américain, là où la sècheresse a fait le plus de dommages. Tout ce que nous avons pu alors entendre, se sont des commentaires sur combien la récolte américaine était mauvaise. Difficile pour les marchés dans cette perspective de ne pas s’inquiéter davantage sur la disponibilité de grains pour les prochains mois. Ce qui était cependant très incertain aussi à ce moment, c’était d’être en mesure d’établir si les mauvais rendements rapportés seraient à l’échelle du Midwest américain, ou uniquement confiné aux régions plus au sud.

Or, la récolte américaine étant aujourd’hui complétée à 39%, de plus en plus de résultats meilleurs que prévu font surface alors que celle-ci progresse plus au nord, dans les régions qui auront « échappées » au pire de la sècheresse.

Juste pour vous en donner d’ailleurs un avant goût, je vous glisse ici la photo d’un champs de maïs qu’un producteur de Iowa a présenté sur le site d’Agriculture.com. Imaginé, les plants de maïs sont aussi haut que les vitres de sa batteuse !!!

Bref, couplé avec le fait que du nouveau grain inonde maintenant les marchés locaux aux États-Unis, disons que le « stress » d’un manque à gagner a fait place à une abondance que plusieurs acheteurs attendaient d’ailleurs avec impatience. Autrement dit, comme chaque année, la pression qu’exerce sur les prix la progression des récoltes aux États-Unis fait son œuvre.

Est-ce donc dire que s’en est fini des prix records pour cette année? Pas nécessairement puisque tôt ou tard, une fois les récoltes terminées, les marchés recentreront à nouveau leur attention sur le fait que la production américaine de grains n’aura pas été envers et contre tout à la hauteur des besoins des acheteurs…

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** À surveiller cette semaine, vendredi, le Département de l’Agriculture des États-Unis doit présenter son rapport trimestriel sur le niveau des inventaires de grains américains en date du 1er septembre. La perception des marchés est qu’en raison de la récolte très hâtive en cours aux États-Unis, ceux-ci pourraient bien être plus importants qu’à la normale. À suivre…

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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