C’est Noël pour le soya!

C’est Noël pour le soya!

Je ne pense pas qu’il y ait eu une seule journée depuis un bon moment sans qu’on ne m’ait pas posé la question : « Mais jusqu’où le prix du soya va-t-il grimper? »

C’est « LA » grande question que tout le monde se pose … et la réponse n’est pas si tranchée qu’on le souhaiterait.

Froidement, quand on regarde les faits, il est vrai que nous avons maintenant sous la main une belle série de facteurs très positifs pour nous permettre de rêver encore un moment…

A – Aux États-Unis, on croit que la dernière récolte « pourrait » être un peu moins importante que ce que le USDA estime présentement. Si on se fie seulement aux dernières années, dans 80% des cas, l’organisation a réduit de nouveau son estimation en janvier.
B – Le USDA n’a pas rehaussé depuis 2 mois sa projection d’exportation de soya américain pour cette année, celle-ci étant pour le moment prévue à un record de 2,2 milliards de boisseaux. Mais, considérant l’avance toujours très importante des ventes à l’exportation de soya américain réalisé jusqu’ici depuis septembre dernier, on continue de croire que les exportations américaines de soya pourraient être encore plus élevées que ce que le USDA le prévoit présentement.

C – Beaucoup se joue aussi avec la situation en Amérique du Sud. Il reste encore plusieurs semaines déterminantes pour les cultures de soya là-bas, et le fait est qu’avec le début de saison très sec, et des prévisions encore bien incertaines de précipitations pour les prochaines semaines, on peut toujours s’inquiéter que les récoltes sud-américaines ne soient pas au rendez-vous cet hiver.

Sachant maintenant qu’à 175 millions de boisseaux (4,8 millions de tonnes) cette année, les inventaires américains de soya sont déjà prévus à leur plus bas depuis 2013-2014 (92 millions de boisseaux ou 2,5 millions de tonnes), si on additionne ensuite les points A et B précédent, on comprend qu’on « pourrait » débuter 2021 avec une autre révision à la baisse de ces stocks à un niveau plus critique. Moins que le creux de 2013-2014? C’est certainement possible…

Et si c’est le cas, est-ce qu’on peut croire que le prix du soya pourrait grimper bien davantage à Chicago? La réponse est oui sans aucun doute.

Le graphique ci-joint permet de prendre un peu de recul en ce sens.

De 2010 à 2014, on voit bien que le prix du soya à Chicago aura navigué pratiquement tout au long de cette période à plus de 12 $US/bo. et même plus de 13 $US/bo. sans trop de difficultés. Or, au cours de cette période, à l’exception de 2013-2014, le nombre de jours de réserve de soya aux États-Unis* n’était même pas aussi serré qu’il l’est présentement pour cette année (voir graphique ci-joint). Dire ensuite qu’on ne pourrait donc pas grimper à plus de 13,00 $US/bo. au cours des prochaines semaines, ne fait pas nécessairement de sens.

Par contre, il est plus difficile de dire jusqu’où il pourrait progresser bien davantage…

Quelques points qu’il faut surveiller car ils pourraient aussi freiner l’enthousiasment des marchés au cours des prochaines semaines:

  • La Chine a-t-elle encore faim? Il est certainement vrai que la Chine aura acheté d’importants volumes (… record) de soya américain cet automne. Par contre, on en fait peu de cas, mais la Chine a acheté aussi beaucoup moins de soya américain depuis déjà un moment. Entre les lignes, on peut lire trois hypothèses:  soit que la forte hausse depuis l’été dernier aura finalement freiné son appétit, soit qu’elle a couvert ses besoins en attendant les récoltes sud-américaines, sinon un peu des deux finalement.
  • La météo… c’est la météo. Aucun doute que la situation est préoccupante en Amérique du Sud présentement. Certaines régions restent sèches au Brésil, mais encore davantage en Argentine. Par conséquent, on peut pratiquement déjà mettre une croix sur d’excellentes récoltes de soya cet hiver. Mais… MAIS… il n’est pas encore dit que les précipitations au cours des prochaines semaines ne seront pas suffisantes pour éviter le pire. Si c’est le cas, pas de récoltes catastrophiques, ce qui devrait calmer la grande nervosité des marchés.
  • Ensemencements record? Le prix du soya pour la prochaine récolte (2021) gravite déjà à 500 $ la tonne et même peut-être un peu plus depuis un moment. C’est vrai au Québec, mais aussi aux États-Unis où les prix sont très intéressants. Des échos que j’ai, beaucoup de producteurs ont jusqu’à présent « booké » de 15 à 50% de cette prochaine récolte. On peut même aussi oser croire que davantage de superficies seront consacrées au soya. Sauf que si c’est le cas, et que ça se confirme avec de premières projections de fortes hausses d’ensemencements en soya en 2021, nous pourrions assez rapidement en fin d’hiver, sinon au printemps, avoir le vertige devant le raz de marée de soya qui sera produit en 2021. Ceci ne manquerait pas aussi de freiner l’engouement « spéculatif » des marchés.

Enfin, dans un marché excessivement optimiste, voire euphorique, il y a toujours ce que j’appelle aussi la balle du champ gauche qui peut survenir à tout moment. Tout le monde regarde dans une seule direction, et in extremis, un imprévu change complètement la lecture de la situation. Par exemple, dans ce cas-ci, est-il possible que la Chine et les États-Unis montent de nouveau aux barricades? Peu probable, à mon avis bien sûr. Mais impossible? Ils ont signé après tout un accord qui risque quand même de ne pas être respecté par la Chine…

Ceci dit, bien qu’il y ait quelques éléments négatifs qu’il faut garder à l’œil, à court terme, il est vrai qu’il est sommes toute assez difficile de trouver matière à s’inquiéter vraiment pour le marché du soya. On reste attentif et prudent comme toujours, mais le fait est qu’après une année forte en émotion dans les marchés, le soya nous offre tout un cadeau de Noël pour clôturer 2020!

Je profite de l’occasion en terminant pour vous souhaiter à tous un merveilleux temps des Fêtes, une excellente année, et de bons prix pour vos grains en 2021!!

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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