De mieux en mieux pour le soya

Les perspectives de récolte aux États-Unis continuent de fondre comme neige au soleil. C’est ce qu’indique le dernier rapport mensuel du USDA présenté cette semaine (10 octobre). Au printemps dernier, avant que la saison tourne au vinaigre aux États-Unis, le USDA projetait une récolte américaine de 4,15 milliards de boisseaux (113 millions de tonnes). Ceci constituait déjà à ce moment un recul de 6% par rapport à l’an dernier.

Mais depuis, mois après mois, nous avons assisté à un recul constant qui porte maintenant la projection de récolte américaine de soya à seulement 3,55 milliards de boisseaux (96,6 millions de tonnes). On parle donc bel et bien d’un recul impressionnant de 600 millions de boisseaux (16,3 millions de tonnes). Pour remettre en perspective ce recul, on se dit simplement que c’est l’équivalent de 16 fois la récolte annuelle de soya au Québec qui a été perdu aux États-Unis… Et ce n’est pas nécessairement terminé.

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Cette semaine, une belle bordée de neige attendait les producteurs américains plus au nord du Corn Belt (les Dakota, Minnesota et Wisconsin). Sans compter les gels, le retard dans le développement des cultures, les conditions anormalement froides et les bonnes précipitations des dernières semaines. Bref, dire ensuite que les rendements et la récolte ne risquent pas de décevoir encore un peu plus aux États-Unis serait une erreur.

À tout ceci s’ajoute bien entendu la récente révision à la baisse de la récolte et des stocks américains de la dernière année. Au net, nous nous retrouvons donc avec des stocks américains pour la prochaine année qui ont fondu de plus de 1 milliard de boisseaux à moins de 500 millions de boisseaux. Oui, c’est la moitié de moins que ce qui était initialement prévu, et un recul annuel pratiquement équivalent des stocks américains de soya.

Pour le marché du soya, il s’agit d’un changement très important qui n’est certainement pas sans incidence sur les perspectives des prix.

Il y a encore quelques semaines, en fin d’été, il apparaissait encore difficile d’envisager qu’à Chicago, le prix du soya puisse grimper à beaucoup plus que 9,30 $US/bo.. Une baisse à moins de 8,50-8,30 $US/bo. était même sur les écrans radars. Pendant un bref moment, je dois dire que je me suis moi-même posé la question : « Irons-nous à moins de 8,00 $US/bo.? ».

Mais avec les récentes révisions importantes, on peut maintenant dire que ça semble de plus en plus difficile de croire que le marché du soya à Chicago puisse retourner à beaucoup moins de 9,00 à 8,80 $US/bo.. Mieux, si d’autres imprévus favorables voient le jour dans les prochains moins, nous pourrions pour la 1re fois depuis plus d’un an tenter de nouveau notre chance à plus de 10,00 $US/bo.. C’est d’ailleurs ce que plusieurs analystes commencent à voir dans leur boule de cristal.

Et qu’est-ce qui pourrait bien faire grimper davantage les prix? Plusieurs éléments dont une réduction supplémentaire de la récolte américaine, un accord commercial États-Unis et Chine, de mauvaises conditions météo en Amérique du Sud et des intentions d’ensemencements américains à la baisse de nouveau l’an prochain.

Cela étant dit, il y a quand même certains éléments dont il faut se méfier aussi.

D’une part, évidemment, on ne sait toujours pas si les États-Unis et la Chine en arriveront à un accord. On dit que cette fois-ci sera la bonne, avec la reprise des négociations cette semaine. Mais cette histoire, nous l’avons déjà entendue trop souvent depuis le début de la guerre commerciale États-Unis et Chine. Le disque est rayé et saute, à un point tel qu’aujourd’hui, les marchés se montrent d’ailleurs beaucoup moins réactifs lorsque des rumeurs et annonces positives à ce sujet font surface.

D’autre part, on ne peut ignorer non plus les répercussions de plus en plus importantes de la peste porcine africaine en Chine, et dans plusieurs pays de l’Asie. À terme, on estime qu’au moins 50-55% du cheptel porcin chinois sera décimé. Sachant que le cheptel porcin chinois représente plus de 50% de la production mondiale de porc, ça fait beaucoup de cochons en moins pour consommer du tourteau de soya, et incidemment de la fève de soya.

Qu’il y ait accord commercial ou non entre les États-Unis et la Chine, dire ensuite que la demande de soya sera vigoureuse au cours de la prochaine année serait étonnant. Ajoutons l’éventualité que la saison soit bonne du côté sud-américain avec des récoltes record l’hiver prochain, et le marché du soya risque de s’engluer alors dans des stocks de soya américains et mondiaux encore très confortables.

Au Québec, le marché à Chicago et la récente fragilité du dollar canadien auront certainement contribué à maintenir le prix offert aux producteurs qui joue de 420-430 $ la tonne à la ferme depuis un bon moment. On constate même dernièrement un peu plus de fermeté.

Par contre, je me méfie du manque de vigueur des « bases » des dernières semaines. Nous sommes nettement sous les niveaux des dernières années présentement, ce qui indique que les acheteurs (… exportateurs) ne sont pas spécialement agressifs, même avec une récolte qui tarde cette année. En d’autres mots, la demande de fève au Québec apparait fragile…

Pour cette raison, une fois la période de chargement des bateaux terminé à l’automne, je m’interroge à savoir si le prix au Québec ne plafonnera pas cet hiver. Le marché à Chicago a certainement des chances de grimper davantage, à des niveaux beaucoup plus intéressants. Mais si la demande au Québec continue de manquer de vigueur, nous pourrions être déçus malgré tout par les prix proposés avec une « base » qui restera faible.

Je reste néanmoins plus optimiste que je ne l’étais depuis un bon moment pour le marché du soya. Et, il m’apparait très plausible qu’après une bonne année très difficile pour les prix, à Chicago comme au Québec, la prochaine année puisse enfin nous proposer mieux.

à propos de l'auteur

Collaborateur

Jean-Philippe Boucher est agronome, M.B.A., consultant en commercialisation des grains et fondateur du site Internet Grainwiz. De plus, il rédige sa chronique mensuelle Marché des grains dans le magazine Le Bulletin des agriculteurs.

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